avril 2019
Je suis dans un train. C’est ici que je commence cette page de journal intime que je vais vous partager.
C’est cohérent de la commencer dans un train, d’ailleurs : je prends des trains depuis que j’ai 18 ans.
Les trains, c’est l’histoire de ma vie !
Ils me ramènent généralement là où est ma famille, des gens que j’aime, les lieux où je suis lentement devenue une partie de qui je suis aujourd’hui. La Seyne sur Mer, Saint-Mandrier, Fabrégas, Toulon, Le Beausset… La mer, les pins, les cigales, les Deux Frères, la plongée sous-marine, les rues désertes le dimanche en hiver, le vent, les rochers…
J’étais dans un train (encore), vers Paris, avec ma mère et ma soeur, et je devais avoir 16 ans quand, en escale à Lyon je crois, je vois sur le quai une plus grande que moi montant dans notre train, toute seule avec son sac de voyage. Une étudiante, sûrement. Un truc me sort de l’intérieur sans que j’y réfléchisse ou que je l’aie prémédité : « maman, je veux faire mes études loin ». Ma vie d’adulte venait de se dessiner.
Peut-être que ce souvenir est un peu romancé par mon cerveau. Ça fait ça, le cerveau avec le temps qui passe. Mais je m’en rappelle en tous cas comme d’un moment clé de ma vie.
J’ai la chance inestimable d’avoir des parents et une petite soeur exceptionnels, qui m’ont toujours supportée dans mes choix, en n’écrasant aucune de mes aspirations ou intuitions.
Peut-être ni eux ni moi ne nous rendions compte de ce que toutes ces décisions portaient en elles. « Partir faire mes études loin ». En fait je ne suis jamais vraiment revenue. Et j’ai des larmes dans la gorge en l’écrivant. Parce qu’une partie de moi y est pourtant restée, et je la rejoins à chaque fois que je prends un train, c’est à dire souvent.
Je me sens bien, aujourd’hui. Je me sens comme une personne forte, sensible et d’une certaine façon épanouie.
Je ne saurais pas vous définir ma vie, pour autant… Je vis seule, je n’ai pas d’enfant, j’ai un métier mais pas de plan de carrière, j’ai habité dans six villes différentes depuis mes 18 ans, jusqu’à Paris où je suis arrivée il y a un peu plus d’un an, sans savoir si je ne referai pas mes valises pour ailleurs un de ces jours.
Pour résumer, je ne suis la femme de personne, la maman de personne, la résidente fixe d’aucun point géographique et je ne possède rien. Et pourtant, hormis des moments assez vite balayés de doute, de peur et de déprime, je me sens bien, forte, sensible et épanouie. Quel étrange paradoxe ?
Une moi du futur (celle de presque cinquante ans, ou celle de presque soixante, etc…) relira peut-être tout cela avec amertume et regrets. Mais elle se souviendra sûrement, ce qu’on ressent, par quoi on passe et par quoi on est passé, quand on a presque quarante ans.
On se réveille. C’est ça, qu’il se passe. On se demande : est-ce que je vais entrer dans cette espèce de nouvelle phase de ma vie en me sentant accompli.e ? En me sentant aligné.e avec ce que j’ai au fond de moi ? En sentant que ça me convient, ce qu’il y a autour de moi : qu’on peut continuer comme ça ?
J’écris cette page à quelques mois de ce pesant anniversaire. Mais on commence à avoir presque quarante ans bien avant ça. Pour moi, ça a commencé il y a environ deux ans.
On réfléchit, des choses nous travaillent interieurement, sans qu’on les contrôle vraiment. On se projette, on ose se poser des questions importantes, des questions essentielles. On ose y répondre, y répondre vraiment, sans se mentir. Puis on se réveille. Et là c’est une tornade qui commence.
Ça remue, d’avoir presque quarante ans. Beaucoup.
Quand on est une femme en plus, j’imagine que l’on est toutes affectées par cette même chose fascinante : l’horloge biologique, qu’ils appellent ça. J’en parle avec un peu d’ironie pour me sentir plus forte qu’elle. En vérité, elle est vraiment puissante, plus que j’aurais imaginé. C’est une machine complète, qui a des prises sur chaque partie de votre être : votre âme et votre corps.
Pendant le réveil de votre presque quarante ans, elle s’insinue dans vos rêves, par exemple. Elle vous fait avoir des bébés pendant votre sommeil. Elle injecte dans votre corps des outils pour parvenir à cette fin : votre libido se libère, se déploie. Elle met des tours de clé là où vous aviez des complexes qui verrouillaient votre envie d’aller vers les autres.
Ce réveil, il vous met aussi dans l’action. Presque machinalement, vous entreprenez le chantier de votre nouveau moi. Vous abattez les cloisons qui vous empêchent de respirer complètement. Vous déplacez des choses, en consolidez d’autres, reconcevez des plans, redessinez des lignes. Vous affirmez ce que vous ressentez, vous recentrez le monde à vous, vous creusez jusqu’à atteindre la vérité en vous.
Ce n’est pas forcément agréable tout ça. Vous renoncez à des bouts de vous, prenez des décisions marquées et lourdes de conséquences. Vous espérez ne pas vous tromper… Parce que vous savez que les moi du futur vous attendent au tournant.
Qu’auront-elles à me dire ? Merci, de les avoir mises sur une voie qui les a gardées heureuses ? Ou bien tu as mal fait, tu nous a privées des socles dont nous aurions besoin aujourd’hui ?
Quels sont ces socles ? Des enfants ? Des biens matériels acquis sur le long terme ? Une carrière rémunératrice de retraite ? Probablement.
Moi, je n’aurai pas été bonne pour leur apporter ces choses-là. Toutes les années avant mon réveil de presque quarante ans m’auront guidée vers d’autres accomplissements, qui auraient sûrement pu être des parallèles, mais il faut croire qu’ils m’ont demandé un investissement long et à plein temps : être bien dans ma peau (vaste chantier à peine au stade des finitions), m’ouvrir (aux autres et à moi-même), observer, goûter (aux vies possibles avant d’en choisir une définitive). C’est seulement ça, mes socles à moi.
Peut-être aussi qu’inconsciemment, il me fallait rester le plus longtemps possible reliée sans que rien ne m’en détourne, à la seule famille que j’aurai eue, jusque là en tous cas : ma soeur, mes parents, mes grands-mères, mes tantes, mes oncles, mes cousines et cousins, puis mes petits trésors de nièces que ma soeur et mon beau-frère ont eu l’admirable courage de faire venir au monde.
Oui, on peut avoir presque quarante ans et être adulte depuis pas si longtemps que ça finalement.
Peut-être que le réveil peut consister en deux choses selon les gens et les parcours : soit à accepter de se laisser devenir adulte, soit à se reconnecter à l’enfant que l’on a trop rapidement enfoui.
Je suis toujours dans ce train (littéralement, ce n’est pas une image 😉 ). Je commence à voir défiler des paysages qui me parlent : les arbres sont devenus des pins, les champs à perte de vue sont devenus des collines, le brouillard est devenu un ciel immensément bleu. On va commencer à voir la mer. L’environnement me prépare à la facette de moi que je suis quand je débarque sur le quai.
Dans une vie on débarque sur des quais un nombre incalculable de fois (là c’est une image 😉 ). Toutes ces versions de nous sont profondément les mêmes, et en même temps lentement transformées. Parce que la vie fait son travail.
Elle nous façonne, elle creuse des petits traits autour de nos yeux, elle met des ficelles blanches dans nos cheveux. Elle nous fait comprendre des choses : la valeur de nos amis, les bienfaits de rire, pleurer et s’amuser, le poids que l’on peut décider d’avoir sur elle.
Quand on a presque quarante ans, c’est à peu près là qu’on en est. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait se lamente quelqu’un. Je ne crois pas que cette mélancolie soit une fatalité. Et c’est sûrement une erreur de laisser planer l’idée qu’il y aurait un seul âge pour agir et tout le suivant pour regretter. Ça met trop de pression au premier et trop de noir au deuxième.
Et au fond, j’ai confiance que les moi du futur me comprendront. Je me rappellerai que j’aurai toujours essayé d’écouter ce que la vie me disait et de ne pas la contrarier ni l’ignorer. Peut-être que ces regrets, on ne les a un jour que si on n’a rien voulu entendre et rien osé tenter.
Alors c’est peut-être plutôt cela, tout compte fait qui est important : laisser l’âge qu’on a faire son effet sur nous et écrire nos vies au rythme où on le sent. Quitte à faire des erreurs de parcours, quitte à manquer des rendez-vous…
Que vais-je ressentir quand je vais souffler ces bougies ? Et le jour suivant ? Le J+1 de mes quarante ans, le début de cette nouvelle décennie toute neuve à écrire ?
Est-ce que des belles choses m’attendent ? Est-ce à moi de courir après ? Ou l’urgence doit-elle retomber, le calme revenir après cette agitation du réveil ?
Le jour de mes 35 ans avait été déprimant. Je me sentais assise sur un balancier, vous savez ces jeux d’enfants où on alterne l’équilibre entre deux personnes : une fois en haut, une fois en bas… J’avais l’image d’être en haut, au moment d’inertie où la redescente s’amorce inexorablement.
Depuis, le temps a paru long. J’ai l’impression d’avoir fait plein de choses, vécu plein de moments marquants, choisi plein de caps.
C’était une route, ces cinq années.
Quoi qu’il en soit j’arrive au bout. Le balancier m’a ramenée au sol. Que va être le prochain mouvement ? Une nouvelle ascension ? Vers quoi ?
« Jeune est celui qui s’étonne et s’émerveille. Il demande, comme l’enfant insatiable. Et après ?
Il défie les évènements et trouve la joie au jeu de la vie ». Eh bien voilà, c’est cela, que je me souhaite d’avoir en tête en soufflant mes bougies : tout ce que raconte l’émouvant poème Être jeune de Samuel Ullman.
J’inspire. « La joie au jeu de la vie ». Je souffle. Et je regarde les gens que j’aime, ceux qui seront présents, applaudir et célébrer autour de moi le début de cette nouvelle histoire. J’aurai sûrement des larmes dans les yeux et la gorge serrée. Un peu d’amertume ou de peur peut-être.
Mais la confiance en la vie, la reconnaissance pour tout ce que j’ai, la curiosité de ce qui sera à venir effaceront probablement bien vite tout ça.
Je vais maintenant m’en retourner dans mon intimité continuer le voyage : les tous derniers kilomètres de ces derniers mois de mes 39 ans, en essayant de les vivre pleinement.
Et puis un matin d’août dira : « Nous sommes arrivés en gare de Quarante ».
Et, toute seule encore sûrement, je descendrai sur le quai avec mon sac de voyage, et j’aurai tout le temps d’explorer cette destination inconnue.
En vous délivrant cette page de journal, j’espère n’avoir pas été trop impudique. Je me dis que partager ce genre de ressentis, c’est rappeler qu’on est tous humains, tous traversés par des interrogations, des doutes, tous portés par des aspirations au bonheur, tous perturbés par des révolutions intérieures à certains moments de nos vies. En parler vaut la peine. Ça nous aide à nous serrer les coudes, à nous préparer à ce qui vient en nous sentant moins seul.e.s, moins fous ou folles peut-être. C’est juste la vie… 😉