août 2017
Il était une fois une histoire.
Elle avait trois protagonistes, peut-être plus, dont certains qui ignoraient peut-être qu’ils en étaient.
Elle avait mis longtemps à devenir une histoire. Avant d’être chargée comme doit l’être une chose de sa nature de mots, d’émotions et de petits événements, elle avait sommeillé telle une idée, au creux de quelque cavité.
Une graine, minuscule, avait été déposée là, probablement sans intention d’y avoir été mise. Probablement même qu’en ce temps-là, aucun des protagonistes n’avait encore soupçonné son existence.
Et pourtant, le temps passant, la graine s’accrocha, se creusa son petit socle afin qu’on ne la délogeât plus, car elle se sentait bien, à cet endroit et à ce moment-là.
À se planter ainsi, avec la force discrète d’un tout petit organisme voué à devenir quelque chose de grand, elle commença à se faire remarquer. On osait y jeter un regard furtif de temps en temps. Et puis on refermait la boîte, en se disant : « ce n’est qu’une graine ».
Les mois passèrent ; de la pluie tombait parfois ; des orages éclataient ; puis le soleil revenait. Le vent soufflait sur la graine. Elle restait dans la nuit, puis la lumière la réveillait, puis à nouveau elle s’assoupissait. Et elle dérangeait, portait ou inspirait au gré des jours et de ce qu’ils comportaient.
Elle grossissait. Elle grossissait.
Jusqu’au jour où il devint évident à l’un des protagonistes qu’il était plus que temps d’ouvrir la porte, de l’ouvrir toute entière : le petit pois dormant devait vivre sa vie d’histoire !
Soudainement tout, autour de l’idée, se mit en branle pour accompagner son état vers sa propre réalisation. L’énergie, la réflexion, les décisions, les concessions, le courage, la détermination et l’inventivité : tous ceux-là s’activèrent pour l’aider dans son entreprise et lui donner les moyens d’être transformée.
Il y avait quelque chose d’à la fois libérateur et angoissant : car en s’exposant à l’interaction des autres protagonistes, en se révélant dans la réalité des lieux et du temps, elle se rendait incontrôlable. Elle ne serait plus ce petit endroit secret qui portait en lui tous les possibles et que l’on pouvait arranger à sa façon. Elle ne réconforterait plus : elle nous tiendrait suspendus à ses aléas.
Les protagonistes allaient à présent vaciller au rythme de son souffle irrégulier, être tour à tour remplis de joies, de doutes, de craintes, de tristesses, d’étonnements et de désirs.
Ils refuseraient parfois son cours, se tiendraient face à elle, pleins de l’envie de la faire changer de trajectoire. Et il n’y aurait probablement rien de mal à cela. Car c’est la magie d’une histoire : elle fait exister des protagonistes mais n’existe qu’à travers eux.
Qu’ils renoncent à la faire rebondir, à s’emparer d’une de ses mutliples facettes pour la refaire briller, à se garder ouverts à elle, à lui inventer de nouvelles possibilités… et elle cesserait d’être une histoire. Selon les cas, elle irait mourir dans un état que l’on appelle la routine, ou encore, peu après son dernier sursaut, elle irait se ranger dans la résignation d’un souvenir, ce qui revient au même.
Consciente du sort qu’une histoire peut connaître, la notre prit grand soin d’elle-même.
Notamment, elle veilla à organiser autour d’elle les conditions qui la rendraient attachante. Tranquillement. En prenant son temps. Et parfois en usant de tous petits détails, confiante que ses protagonistes les remarqueraient. Car elle avait foi en eux.
Tout semblait sourire à cette histoire. Elle rayonnait.
Mais… à un moment, quelque chose de terrible se produisit…
C’était un soir de la fin de l’été. Les jours commençaient à faiblir et capitulaient de plus en plus tôt, fatigués d’avoir donné autant de lumière des semaines durant. Les arbres verts jaunissaient lentement. On rentrait doucement dans une nouvelle saison. L’histoire se préparait sûrement à déployer ses nouveaux contours dans ce décor recolorié…
Elle en fut empêchée.
Bâillonnée. Étranglée. Paralysée…
Un mauvais sort avait frappé brutalement ses protagonistes : on avait soudain vidé leur esprit de toute trace de l’histoire.
Elle s’affola. Son agitation inquiète augmentait à mesure que le vide pénétrait les protagonistes.
Elle devait réagir…
Inventer. Improviser.
Gommer, raturer, réécrire.
Se reprendre. Se remettre. Se redresser. Se décider…
De la musique. Il lui fallait de la musique. De la lumière. Des couleurs. Pour composer, pour retrouver de la joie à l’ouvrage. Son ouvrage, c’était d’exister. D’enchanter des cœurs. Puis de les décevoir, peut-être. De créer du mouvement. D’incurver des lignes droites. De combler des vides. D’en créer, parfois. De tirer vers le haut, puis d’attirer vers le bas. De mettre en colère, de rendre triste. De faire sourire, de faire espérer… bref : de battre. D’être un rythme. De le proposer à ses protagonistes. Tel un train de passage, dans lequel ils choisiraient de monter, ou pas.
Elle voulait rester vivante. Rester étonnante.
Se laisser elle-même surprendre.
Continuer son jeu de cartes imprévisibles avec ses protégés.
Que faire ?
Ils l’avaient oubliée… Ils n’étaient plus traversés que par d’autres histoires…
Elle commença par respirer. Profondément, calmement. En prenant le temps de se ressentir. En respirant ainsi, elle prendrait conscience de ses limites, de ses appréhensions, de sa fragilité. Et elle les accepterait. En les acceptant, elle oserait envisager de les dépasser. En les dépassant, elle irait de l’avant. Elle emmènerait ses protagonistes vers des horizons qu’elle-même n’avait pas imaginés. Et peut-être alors qu’à son tour, elle n’aurait plus qu’à se laisser porter par eux. Qu’elle trouverait son propre dénouement : en eux.
Elle se dit qu’elle avait besoin d’aide. Pour conjurer ce mauvais sort, elle devait elle aussi user d’un peu de magie. C’était tout réfléchi : elle emprunterait à la vie quelques-uns de ses événements pour se glisser de nouveau dans l’esprit de ses protagonistes !
L’humilité et la patience que cela demandait à l’histoire était sans borne. Elle, toute entière absorbée dans son unique raison d’être, devait se taire, s’empêcher d’être, cesser de créer. Et attendre. Que la vie lui donne des occasions, en faisant cligner vers elle quelques rayons de lumière de temps à autre.
Mais comme tout pouvoir magique, il y avait une contrepartie. Un prix à payer pour s’assurer de la volonté tenace du cœur qui l’utilise. Plus le sacrifice est énorme, plus la détermination est sincère. L’histoire le savait, si elle se servait de la vie, si elle jouait cette ultime carte : elle se retirait du jeu.
Elle mettrait ses dernières ressources dans l’organisation désespérée de sa propre suite, en tâchant de choisir les événements de la vie les plus susceptibles de porter son souffle. Elle distillerait ses précieux grains de magie avec un soin et une foi immenses, et chacune de ces particules emporterait à tout jamais un bout d’elle-même : elle se désintégrerait progressivement, en même temps qu’elle lutterait pour renaître. Lorsque, à bout de forces, elle mettrait en place son dernier recours magique, elle s’éteindrait totalement, s’en remettant entièrement à ses chers protagonistes, qui n’en seraient plus désormais. Seule l’histoire leur conférait ce statut. À présent ils demeureraient simplement des êtres, face à leur vie. Quant à ces petits éclats de magie qu’elle avait accrochés pour eux, les saisiraient-ils ? Passeraient-ils juste à côté sans les voir ? Décideraient-ils de les ignorer ?
L’histoire, en se sacrifiant ainsi, se condamnait à ne le savoir jamais.
C’est ainsi que, intensément dévouée à son dessein, elle se mit à scruter la vie. Elle examinait chacune des nouvelles plissures que la vie formait en avançant, pour décider s’il était opportun ou non d’y glisser un petit quelque chose.
Elle avait été une graine. La voilà qui semait.
Personne ne sait combien de temps elle passa à accomplir cette tâche. Personne ne sait dans combien de méandres de la vie elle avait cherché à se signaler. Ni encore combien de signes furent perçus. Encore moins s’ils firent renaître l’histoire disparue. Et ce qu’elle devint, ce qu’il advint de ses protagonistes, elle seule aurait pu nous l’apprendre, et nous ne le saurons pas.
• • •
À défaut d’histoire, pour terminer comme il se doit sur un dénouement, il ne nous reste donc plus qu’à nous plonger nous-mêmes dans cet imaginaire.
À nous de nous regarder au-dedans pour trouver nos pois dormants : nos envies de voyages, de départs, de retours, de changements, d’engagements, d’amours, d’enfants, d’amitiés, de réconciliations, de retrouvailles, d’entreprises ; nos aspirations professionnelles, individuelles, artistiques, associatives, citoyennes, familiales, matérielles…
À nous de regarder au-dehors pour trouver des indices de pistes à suivre.
À nous de trouver des suites, des fins, des recommencements.
Tout est important. Rien n’est inutile.
Réveillez vos intuitions enfouies, faites-les vivre, secouez-les pour leur donner la chance d’affronter la réalité.
Soyez des protagonistes, révélez aux autres qu’ils en sont.
Vibrez, vibrons d’histoires : c’est la plus belle façon de vivre.
♥ L.G