juillet 2019
Vous êtes celui qui lit. Celui ou celle.
Vous lisez l’histoire de quelqu’un. De quelqu’un qui lit.
Qui lit l’histoire de quelqu’un qui lit.
Ce qui est lu, c’est une histoire. Qui commence comme ça :
« À la fin : il y avait le chaos »
À moins que ce soit la fin. Le début, ou la fin, le rebondissement principal, ou l’intrigue secondaire. Prenez tout ça dans le sens que vous voulez. Vous êtes libre. C’est vous qui lisez. C’est vous au-dessus de tout ça. C’est votre histoire. C’est votre intimité, votre moi le plus profond, votre imagination, votre respiration, vos rêves, vos peurs, vos angoisses. Votre droit, votre espace. Votre espace qui prend toute la place. Qui emplit tout, partout, tout le temps.
À la fin : il y avait le chaos.
Le cours des choses avait tellement changé.
Tout était devenu si incontrôlable.
L’argent, le pouvoir, sales. La production d’objets, frénétique. À nous dégoûter. À nous faire vomir de posséder. L’information, oppressante. L’intelligence des machines, absurde. Le travail, déconnecté. Les aliments, mauvais. Les éléments, malades. Les animaux, affamés, disparus. L’air, silencieux, noir, lourd. Les hommes, affolés, désolés, hébétés.
Arrêtez de lire. Fermez les yeux. Respirez. Oui, faites-le vraiment. Tous ceux qui lisent l’histoire de quelqu’un qui lit sont en train de le faire. Profitez-en. Faites comme eux. Arrêtez de lire. Fermez les yeux. Respirez.
Ah, vous revoilà. C’est bien. J’avais peur de ne plus vous revoir. J’ai besoin de vous.
Les Quatre Saisons, Vivaldi, Printemps 1. Tout était venu de là. L’inspiration était venue de là. Écoutez-le. En entier. La partition par Max Richter si possible. C’est court. 2 minutes 31. Un quatre-centième de votre journée. Écoutez-le, les yeux fermés, le cœur ouvert. Ou bien les yeux ouverts aussi. Respirez. Respirez. Respirez de tout votre être.
On
avait arrêté. Un jour, comme ça. Je ne sais plus. La date, j’ai oublié.
C’était devenu inutile. La production, tout ça. L’argent. Les gens n’en
voulaient plus. Ils avaient compris. Ils avaient regardé tout ça d’en
haut, et ils n’avaient pas voulu retourner dedans. C’était moche.
Ils
ont commencé à vouloir des trucs jolis. Des choses chouettes. L’amour,
tout ça. Le temps, l’action. L’action pour remplir le temps. Ils se sont
mis à vouloir du temps. Et à aimer agir, pour construire leurs choses
chouettes. La société, tout ça. Et l’amour dedans.
C’est un qui a commencé. Ou une. Enfin, vous voyez quoi. C’est quelqu’un. Quelqu’une ou quelqu’un. Ils étaient même peut-être plusieurs. Ah oui ! ils devaient être plusieurs. Ils ont pris une feuille. Ils ont trouvé un vieux stylo. Un qui marchait encore. Et ils ont écrit. Ils ont fait la liste. Une liste des choses moches. Et après, une liste des choses belles.
Allez courir. Relevez votre tête, allez mettre des
baskets, et sortez dans la rue. Ou sur un chemin. Ou le long de la mer.
Enfin, ce qu’il y a près de vous. Courez, courez vite, courez fort,
courez avec tout votre corps, tous vos muscles. Perlez-vous de sueur.
Donnez-vous chaud. Mettez-vous en rage. Faites-vous avancer avec votre
rage. Respirez fort, que tout le monde entende. Que tout le monde sache
que vous courez, que vous donnez tout.
À vous décrocher le coeur. À vous arracher les poumons. Vous donnez tout ce que vous avez. Vous avez la rage.
On reprend si vous voulez. Quand vous êtes prête. Ou prêt, enfin, en fonction.
Ils avaient réussi à modifier l’Histoire. Ça avait commencé avec des petits détails. Les gens rigolaient. Ceux qui savaient. Mais ceux qui ne savaient pas, ne savaient pas, voilà tout. Leur vie continuait, à eux. Ils pensaient qu’elle continuerait comme ça, encore longtemps. Leurs enfants, ils feraient pareil. Les jeux vidéo, pas réfléchir, les chariots des supermarchés, avec des trucs moches dedans, tout ça. La consommation. Les jouets en plastique, parce que c’est moins cher. Et ça fait moins mal, quand ils se battent avec. Quand ils s’énervent, font des caprices, envoient les mains, les pieds, et se crispent de rage, vous savez bien.
Essayez pour voir. Crispez-vous de rage pareil. Pour comprendre. Pourquoi ils font ça ? Est-ce que c’est normal ? Est-ce qu’il faut les laisser faire ? C’est de la souffrance, ça. C’est de la préparation d’une vie d’adulte pas bien épanouie, je crois. Enfin, qu’est-ce que j’en sais ? J’ai l’impression, c’est tout. Mais en tous cas essayez, criez, comme eux. À vous ramener le sang dans les tempes, à vous durcir les cordes vocales. Pas la rage de quand vous couriez tout à l’heure, celle qui faisait bouger vos pieds. Non, la rage qui reste sur place. La rage qui veut qu’on résolve un truc pas résolvable. La rage qui exige. La rage qui dit j’ai un truc qui va pas. Au fond de moi, j’ai un truc qui me déglingue et je sais pas ce que c’est.
La liste. Les trucs moches. La pauvreté, la drogue, l’alcool, les hommes violents, les tyrans, les dettes, la pollution, les maladies, les perverses, les pervers, l’ennui, les publicités, les fumées, les déchets, les promotions, l’aigreur, la jalousie, l’infériorité, la supériorité, le racisme, le rejet, la haine, la guerre. La dépression. La dépression, c’est un peu tout ça réuni, je dirais. Tout ça en causes. Ou en conséquences, ça dépend. Ça tourne en fait. En rond.
Ça fait mal tous ces mots noirs hein ? Oui, il faut souffler un peu, vous avez raison. La lenteur. C’est bon la lenteur. L’amplitude. Vos bras. Les muscles de votre taille. Ils sont élastiques. Utilisez-les. C’est bon, vous verrez. Constatez votre élasticité. Prenez le temps. 3 minutes. C’est tout. C’est gratuit. C’est en vous. Un côté, puis l’autre. Étendez votre bras, regardez-le. Votre main, au bout. C’est vous. C’est beau. Ramenez-le lentement, tendu, en passant par-dessus votre tête. L’élastique, de votre taille, utilisez-le. Allez le plus loin possible. Prenez tout votre temps. Respirez. Aimez ça. C’est simple. C’est agréable. C’est tout, rien de plus.
Les Quatre Saisons. Printemps 1. Écoutez-le encore. Là, maintenant. Ne me dites pas que vous ne pouvez pas. Je sais que si. Faites-le. S’il vous plaît. Le mouvement 1. Printemps 1. Max Richter. 2 minutes, 31 secondes. Vous avez forcément un téléphone à portée de main. Vous pouvez l’écouter. Faites-le.
Merci. C’est beau pas vrai ? Ça remplit de sourires. Ça remplit d’espoir.
On en a besoin. On a surtout besoin d’espoir. Et d’amour. Et de joie.
C’est l’essentiel. La Trinité, leurs conneries, tout ça, c’est nul. Les trois vraies choses qui importent, c’est l’espoir. La joie. L’amour. Trouvez-les. En vous. Autour de vous. Partout. C’est pas toujours facile. C’est vrai. Accrochez-vous.
Eux, ils s’étaient accrochés. Ils avaient compris. Ils étaient montés sur une scène, face à la lumière, face aux gens qui n’écoutaient pas au début, et ils avaient déclamé leur liste. Celle des belles choses. Celle des choses moches, ils l’avaient brûlée. Sur scène. La tête haute. Pour provoquer. Pour montrer qu’ils croyaient fermement à ce qu’ils disaient. Les gens avaient été choqués. Ils avaient mal réagi, au départ.
Ah oui, ça on peut le dire… Ils avaient mal réagi. Faut dire, c’était un peu tout l’inverse de d’habitude, dans l’Histoire. C’était pas des oppressés qui réagissaient contre des oppresseurs. Enfin si, quelque part. Mais c’était subtil. Ceux qui ont réagi, le faisaient dans l’intérêt commun, pour tout le monde, pour tous ceux comme eux, même ceux avec des trucs en plastique dans leur chariot de supermarché, avec des enfants déglingués en dedans qui hurlent. Mais ceux-là n’avaient pas compris. Ils sentaient qu’on voulait leur enlever un truc. Que c’était les riches, les bobos gentrificateurs, qui venaient leur faire des leçons. C’était un peu vrai, je crois. Mais le but derrière tout ça, il était nécessaire. Il était vital. Il était pour tout le monde. C’était un réveil du monde, pour prendre en main un bouleversement. Les plus oppressés ne le réclamaient pas. Pas comme ça, pas sous cette forme. Et les gouvernants et les grands dirigeants baignant dans leurs millions en profitaient. Ils se disaient « on a bien le temps, puisque ça tient comme ça ».
Sauf qu’on ne l’avait pas.
Regardez votre montre. Si vous en avez une. Sinon, les chiffres de l’heure sur votre téléphone. Attendez qu’une nouvelle minute commence. Ça y est ? Ok. Très bien. Maintenant, regardez la petite aiguille tourner. Elle va vite. Attendez un tour. Ou attendez que le chiffre des minutes change sur votre téléphone. Ça va vite se produire, ne vous en faites pas. Voilà, on patiente un peu. Vous me dites quand c’est bon.
C’est bon ? Ok. C’était court non ?
Pendant cette minute, une femme ou un homme dans le monde a été violé 1. Une personne en France a été victime de violences conjugales 2. 600 000 m2 de forêt ont été grignotés par des pelleteuses dans les poumons du monde 3. 70 avions ont décollé, quelque part 4. 683 tonnes de plastique ont été produites 5, et des gens ont acheté un million de bouteilles en plastique 6. 3000 téléphones portables ont été vendus 7. 203 millions d’emails qui ne rendront probablement personne plus heureux ont été balancés quelque part dans des tuyaux sous la mer, pour un destinataire peut-être assis juste à côté 8. L’une des 10 agressions homophobes ou racistes quotidiennes se préparait peut-être en France 9.
Ce n’était pas une révolte de colère. C’était une révolte d’amour. C’est ça qui changeait, par rapport aux autres révoltes de l’Histoire. Et c’est pour ça que les gens ont eu du mal à comprendre.
L’amour des gens, l’amour des liens entre eux tous. L’amour des bruits, des couleurs et des odeurs dans la nature. L’amour de faire plaisir. L’amour de faire sourire. L’amour de protéger. L’amour d’être inspirant.e, l’amour d’être inspirée.e. L’amour d’enfants qui rient, qui questionnent et qui grandissent. L’amour de plantes qui poussent, de la vie qui surgit. L’amour des jolies choses, visibles et invisibles. L’amour des animaux, de tout ce qui respire. L’amour de l’eau, l’amour de l’air. L’amour du soleil, du vent et de la pluie. L’amour de faire l’amour. L’amour de l’espoir, l’amour de la joie. De l’émerveillement, de la curiosité. La beauté de dormir, la beauté de s’éveiller. La beauté de courir, la beauté de marcher. D’être vivant, d’être quelqu’un. De faire partie d’un tout. Bien plus grand que nous. Qui a besoin de nous. Autant qu’on a besoin de lui.
Ils avaient changé leur vie. Voilà la
révolution. Pour remplacer les choses de la liste des choses moches par
celles des choses belles.
Et de plus en plus de gens avaient suivi.
Ceux
qui n’y croyaient pas les comparaient aux hippies, qui avaient vécu en
marge bien des années plus tôt. Il y avait des similitudes un peu, c’est
vrai.
Sauf que là, c’était devenu nécessaire. C’était devenu urgent. C’était devenu la seule façon possible.
Changer. Oser. Ça demande d’oser.
Regardez-vous dans un miroir. Faites-le. S’il vous plaît. Je sais que je vous demande beaucoup de choses. Regardez-vous. Un peu longtemps. Souriez-vous, d’abord. Un beau sourire. Faites-vous du bien. Soyez heureuse, ou heureux, pendant quelques minutes. C’est tout simple. Oubliez tout, pensez seulement à vous regarder. Et à vous sourire.
C’est agréable, pas vrai ?
Oui. C’est bien. Puis, faites une expérience. Continuez à vous regarder. Assez longtemps pour devenir le reflet. Pour ne faire plus qu’un ou une avec votre reflet. Chaque micro-geste, micro-expression sont capturés. Vous faites exactement ce que votre reflet fait. C’est normal. C’est dans l’ordre des choses. Imaginez. Si cela ne se passait pas comme prévu. Si tout d’un coup, vous étiez fatigué.e de faire tout ce que votre reflet dit. Vous, vous avez envie de faire différemment. Ça va étonner, c’est sûr. Tellement étonner que peut-être, vous renoncerez à votre envie. Vous vous direz, « non, c’est dans l’ordre des choses, de faire comme ça. »
Ne nous faisons pas trop remarquer. C’est ça
que vous vous dites ? Ne soyons pas différents. C’est lourd d’être
différent. Il vaut mieux, faire ce que tout le monde fait. Ce que tout
le monde s’attend à ce que l’on fasse.
Ah oui ? C’est cela, vivre, vous croyez ?
Ça ne vaut pas le coup, d’essayer, vous pensez ?
Oui. C’est lourd d’être différent. C’est lourd d’oser. Mais croyez-moi, ça rend tellement léger.
Oser. Changer. Créer le chaos. Dans sa vie. Dans les vies. Et après ?
Le début… D’autre chose. À inventer. À sentir. À écrire. Écrire mieux. Grandis. Des erreurs qui avaient été faites.
Qu’est-ce
qu’on y peut ? C’est comme ça. On avait fait des erreurs. Mais, et puis ? Vous ne trouvez pas que c’est normal, de faire des erreurs ? Ce qui
compte au fond, c’est d’apprendre, non, vous ne pensez pas ? D’évoluer.
En mieux. En plus humbles, moins orgueilleux peut-être. En plus
fragiles, moins pleins de certitudes peut-être. En plus réceptifs, moins
individualistes peut-être. De réparer. Autant qu’on peut.
Abîmer les choses, abîmer les êtres, abîmer la nature autour de nous. Ce n’est jamais rien. Il en reste toujours quelque chose. Une marque. Quelque part. Une marque qui les transforme à tout jamais. Les fait disparaître, parfois. C’est terrible.
Mais il n’est jamais complètement trop tard. Ça vaut la peine. De souffler. Sur ce qui brûle encore. Sur ce qui vit encore. Sur ce qui lutte. Nous. Les insectes. Les oiseaux. Les poissons. Les montagnes. Les cours d’eau. Les mammifères. Les tortues. Les lions. Les papillons. Les ours. Les loups. Les grenouilles. Les fleurs. Les volcans. Les arbres. Les abeilles. Les cerfs. Les mille-pattes. Les limaces. Les sauterelles. Les grillons. Les cigales. Les hippocampes. Les poulpes. Les singes. Les requins. Les baleines. Les dauphins. Les racines. Les forêts. Les plages. Les collines. Les lacs.
Il faut souffler. S’y mettre tous. Y croire. Tous souffler. Nous tous. La flamme. De la vie. La faire grandir. Elle est faible. Elle a besoin de nous.
Osez. Affirmez. Renoncez. Luttez.
Tout ce qui est
mauvais, tout ce qui fait du tord. Vomissez-le. Le plastique. Les
chaînes de magasins. Les habits neufs. L’électroménager neuf. Les
meubles neufs. Les voitures neuves. Les jouets neufs. Les voyages loin.
Les croisières sur des paquebots. Les hypermarchés. Amazon. Google.
Coca-Cola. Nestlé. Le thon en boîte. Le marketing.
Revenez à des choses simples. Soyez heureux. Soyez heureuse. Tout simplement. Aimez vos jardins. Aimez danser. Aimez les gens. Aimez vos amis. Aimez vos amoureux, vos amoureuses.
Aimez vos enfants. Emmenez-les se construire des cabanes. Trouver des bâtons pour s’en faire des épées. Se frotter une fois à des orties, pour apprendre. Se faire piquer par des abeilles. Courir après des papillons. Suivre des poissons dans un mètre d’eau. Cueillir des fleurs pour offrir des bouquets. Se salir avec la terre. Se faire des écorchures aux deux genoux. Ressentir la peur d’un saut. Se coller les doigts avec de la résine. Perdre leur ballon dans des ronces. Voir des panoramas. Voir la beauté du monde.
Tant qu’elle existe encore.
Vous êtes celui qui écrit. Celui ou celle.
Vous écrivez l’histoire de quelqu’un. De quelqu’un qui écrit.
Qui écrit l’histoire de quelqu’un qui lit.
Ce qui est lu, c’est une histoire. Qui commence comme ça :
« Au début : il y avait le chaos ».
- dans le monde, 2010 (https://www.planetoscope.com/Criminalite/1202-viols-dans-le-monde.html)
- France, 2015 (https://www.planetoscope.com/Criminalite/1730-victimes-de-violences-conjugales-en-france.html)
- dans le monde, 2017 (https://www.planetoscope.com/forets/274-deforestation—hectares-de-foret-detruits-dans-le-monde.html)
- dans le monde, 2017 (https://www.planetoscope.com/forets/274-deforestation—hectares-de-foret-detruits-dans-le-monde.html)
- dans le monde, 2018 (https://www.planetoscope.com/petrole/989-production-mondiale-de-plastique.html)
- dans le monde, 2018 (En finir avec le plastique, Will McCallum, Marabout Sciences et Nature, 2018)
- dans le monde, 2017 (https://www.planetoscope.com/electronique/728-ventes-mondiales-de-smartphones.html)
- dans le monde, 2019 (https://www.arobase.org/actu/chiffres-email.htm)
- en France, 2018 (https://www.gouvernement.fr/bilan-2018-des-actes-racistes-antisemites-antimusulmans-et-antichretiens et https://www.gouvernement.fr/bilan-2018-des-crimes-et-delits-anti-lgbt-enregistres-par-les-forces-de-police-et-de-gendarmerie)