L’amour sur catalogue

août 2019

Je suis obligée de venir en parler. Ce truc tellement établi en 2019. Cette évidente réponse à toute situation de célibat (ou pas). Ce confort ludique, tellement pratique, tellement accessible.

Ces petits cœurs à distribuer comme ça nous chante (on est tellement cute avec tous nos p’tis cœurs sur nos réseaux sociaux). Ces messages so friendly à adresser à des inconnus comme si on était potes depuis des lustres. Ces profils qui essayent de sortir du lot. Cette image qu’on s’efforce de donner de nous. Cette définition qu’on balance de ce qu’on cherche, comme si c’était facile. Ces codes de drague qu’on doit apprivoiser. Cette idée d’être passés en revue, jaugés puis rejetés ou sélectionnés, qu’on doit accepter.

J’ai choisi celui qui me débecte le plus. Adopte un mec. C’est vomitif pour moi ce nom. Les campagnes marketing avec un picto mâle jeté dans un chariot de supermarché par un picto femelle n’en parlons pas. L’exploitation parfaitement assumée du langage commercial pour traiter de relations humaines, à pleurer d’horreur. Le parti pris de « reléguer les hommes au rang d’objet » (c’est écrit dans leur FAQ), un scandale, à une heure où on se bat pour en faire sortir les femmes dans les mentalités.

Pourtant j’y suis. À défaut d’y trouver du réel plaisir insouciant et d’en attendre quelque chose de très constructif, je respecte quand même les personnes avec qui je discute, je reconnais quand même l’avantage de pouvoir y multiplier des rencontres, certaines pourquoi pas agréables. Et aussi, j’observe et me questionne.

Toi qui peut-être passes par ici et ne connais pas ce monde-là, laisse-moi te raconter un peu, bien que je n’en sois pas une adepte experte.

Sur Adopte (c’est comme ça qu’il faut dire quand on veut montrer qu’on est cool avec ça), le premier truc un peu croustillant que je peux te décrire, c’est qu’on a des points. Je ne peux pas te parler de l’appli parce que je ne l’ai pas (moi je vais sur le site), mais sur le site en tous cas, quand le moindre truc se passe sur ton profil, tu entends un petit bruitage féerique comme dans les contes pour enfants, et une jolie ribambelle de petits cœurs s’envole vers ton score, pour te montrer que tu as marqué des points. Tu es contente. C’est tellement chouette.
Sûrement que les points représentent un peu ton porte-monnaie, sur ce site où tu peux mettre des hommes dans ton panier comme sur Amazon.
Oui parce que tu l’as compris, un algorithme derrière tout ça doit permettre de récompenser les profils les plus bankable.
On en reparlera un peu plus tard.

On va reprendre du début. Pour les filles, c’est gratuit. J’ai découvert à la lecture d’un profil que j’aimais beaucoup d’ailleurs (dommage), que les garçons devaient payer pour avoir accès aux messages qu’on leur envoie. Lui n’était pas abonné, il laissait donc des indices dans sa fiche en invitant « les plus malignes d’entre nous » il a dit (celles qui auraient compris les indices), à le contacter par un autre moyen. Je ne dois pas être très futée… ?
Ok, donc les garçons payent. Les filles non. Ah mais… Attendez un peu ! C’est étrange : les pictos sur l’affiche montrent pourtant que ce sont les filles qui font du shopping ! Saperlipopette, on nous aurait donc menti ? En fait nous serions les marchandises ? ? Aaaahhh mais non ! Bien sûr ! c’est comme dans la vraie vie : les filles font du shopping avec la carte bleue des garçons. Ouf. J’ai eu peur d’avoir été trompée.

Pour comprendre un peu mieux comment tout ça fonctionnait, je suis allée scrupuleusement lire les rubriques d’aide, CGU, FAQ et tutti quanti du site. J’avoue que tout ça m’a un peu réconciliée avec eux. Ils y disent certaines choses très sensées. J’ai aussi testé le site avec un faux profil comme si j’étais un homme (hihihi quelle farceuse). Je me suis donc auto envoyé des messages (de moi femme à moi homme). Mais impossible de les lire sans sortir la CB ! Dans mon profil homme, tout clignote : le petit œil qui dit que des femmes visitent ma page, le petit courrier qui dit que des femmes m’ont écrit, le panier qui dit je sais pas quoi, mais quand je clique sur tout ce petit dispositif enchanté, quelqu’un cherche à me faire cracher des sous pour apaiser ma frustration.

C’est bon, tu suis toujours ?

Revenons à mon profil femme, maintenant que j’ai tout bien compris. Souvent (enfin, quelques fois par jour, restons modeste !), je reçois des « charmes » (je te l’ai dit, on est dans un conte de fées, on nous l’a créé puisque nous les filles on aime bien ça). Les hommes qui n’ont pas encore aligné le blé, ils en ont 20 à distribuer. Vingt, ça fait pas beaucoup, quand tu vois l’abondance de femmes qu’ils ont dans le catalogue. Heureusement pour nous, quand ils valident le paiement on leur en autorise plus. Comme ils n’ont pas le droit de faire le premier pas dans ce « site de rencontres décalé où seules les filles peuvent aborder les mecs » (je cite la rubrique d’aide), leur seule arme de « séduction » (je commenterai l’emploi de ce terme un peu plus tard), c’est l’envoi d’un charme, dont le seul pouvoir est de peut-être attirer notre attention vers eux. On peut voir ça un peu comme un lâcher de phéromones. C’est tellement chouette la technologie.

Moi, quand je reçois un charme, j’ai deux options : « Autoriser » ou « Refuser ». Quand tu ne fais rien, une pile de profils se constitue, et celui du prochain monsieur qui essaye de te charmer va s’ajouter tout en bas. Tu dois dépiler les profils un par un pour tous les voir. Au début, j’en ai laissé beaucoup s’accumuler, parce que pour tout te dire, ça me crevait le cœur d’appuyer sur « Refuser », même quand c’était très clair que je n’allais jamais cliquer sur « Autoriser ». Un, ça me plaçait dans une position que je trouve détestable (la princesse qui balaye un profil en diagonale pour décider si oui ou non elle daigne laisser le monsieur lui parler), et deux, je ne savais pas vraiment la conséquence du refus, et je trouvais horriblement blessant qu’un homme reçoive la notification d’un rejet de ses précieuses phéromones. Personne ne t’explique vraiment ce qui se passe quand tu cliques, mais j’ai pu tester avec mon profil homme, et ouf, aucune humiliation subie à coup de notification qui clignote pour t’annoncer la mauvaise nouvelle. Faut dire, quand tu es un homme respectable qui paye sa place sur le site, tu disposes d’au moins 320 charmes à balancer en un mois selon la formule choisie, alors si tu devais recevoir des news de tous ceux que tu envoies, ça serait vraiment l’enfer.
Ah oui et aussi je ne te dis pas comment sont reformulés les boutons « Autoriser » et « Refuser » au fur et à mesure que je dépile parce que c’est un peu trop vexant pour les hommes et je ne veux pas cautionner cet humour…

Faire ses courses sur internet, c’est pratique mais c’est long. Tu le vois bien quand tu achètes un frigo, un appareil photos ou une paire de pompes. Une telle abondance, tellement de critères à évaluer, de comparatifs à faire, entre temps les petites interruptions chez toi (un sms que tu reçois, un pipi pressant, l’heure du repas tout ça…). Ben, choisir quelqu’un dans un catalogue, c’est pareil, c’est un peu chronophage. D’ailleurs tu vois, pour l’instant on n’en est qu’à l’étape des charmes.

On va avancer un peu plus vite. On va dire que j’ai autorisé un profil, ou que j’en ai placé un dans mon panier, ou que carrément j’ai eu l’audace d’envoyer un message à un profil qui ne m’avait même pas encore remarquée. Bingo, notre relation peut maintenant démarrer ! (enfin, s’il a payé la facture). On peut à présent mutuellement s’envoyer des messages, commencer à faire connaissance. Se donner rendez-vous pour se rencontrer en vrai.

Rien ne t’empêche bien sûr de paralléliser un peu les choses, pour augmenter statistiquement tes chances. Ce lieu est fait pour ça, c’est convenu, la règle est implicite et connue de toutes et tous. Tout le monde ici est disponible pour tout le monde. Tout le monde est libre d’avoir plusieurs appâts à l’eau, en attendant que ça morde : de caler plusieurs lignes on appelle ça (j’ai un papa pêcheur). Ah et la rivalité fait également partie du jeu ! Quand tu es une femme, tu vois sur la fiche des hommes qui te plaisent, un échantillon de celles qui ont déjà mis leur grappin dessus. C’est très sain, ça t’oblige à te remettre en question et faire un exercice de réalisme : suis-je assez belle pour plaire moi aussi à cet homme, suis-je assez intéressante pour faire le poids face à ces prétendantes qui ont déjà un temps d’avance sur moi ?

Tu te souviens au fait, que le vrai client du site (celui qui fait tourner la boîte au capital de 2.510.000€), c’est le garçon ? On parlait tout à l’heure de cette histoire de score. Plus tu as de points, plus ça veut dire que tu es une meuf qui assure. Une meuf qui a réussi à parler avec plein de gars super canons (qui avaient eux-mêmes beaucoup de points), qui a reçu plein de charmes, et qui a rempli son profil à fond la caisse en spécifiant même quel type de lingerie elle porte, avec quels sextoys elle fait éventuellement joujou et quels sont ses fantasmes. Si tu as beaucoup de points, tu es bankable poulette. Il y a fort à parier que les développeurs du système t’auront concocté un petit mécanisme pour favoriser ton profil visiblement plaisant afin de satisfaire le client. Et comme tu es bassement humaine et qu’on te met du challenge, même si au départ tu es là pour l’amour, tu vas vouloir t’enorgueillir d’un bon petit score.
Inconsciemment tu seras donc encouragée à avoir le plus d’interactions possibles. Plus tu en auras, plus tu seras populaire, et plus ton profil sera remarqué. Les garçons seront contents eux aussi, et rassurés par ton score. À moins qu’ils réfléchissent cinq minutes et replacent un peu tout ça dans son contexte… Celui des relations entre les gens. Mais bref, passons, il ne faut pas trop se prendre la tête pour ça (on est en 2019, rappel !).

L’avantage aussi avec ces rencontres, comme pour un lot de draps qu’on aurait acheté sur La Redoute : une fois en main et une fois qu’on a dormi dedans, si on se rend compte que ce n’était pas la qualité espérée (qu’il faut s’en séparer ou qu’ils nous lâchent eux), on n’a pas cette immense peine ou culpabilité, qu’auraient forgées des semaines ou mois de construction normale d’une relation (ce que ça implique de « vraies » interactions, de souvenirs, d’expériences communes, de moments-clés, de complicité). Ce ne sont pas les draps offerts par ta grand-mère adorée que tu jettes à la poubelle ou qui se déchirent sous toi, ce sont ceux de La Redoute. Y aura qu’à en acheter d’autres. C’est tellement facile !

Tu auras compris que mon ton sarcastique cache une grande tristesse…
Il y a une dimension très utilitaire à tout ça.
Chacun sait pourquoi l’autre est là. On n’est pas dans un rapport véridique, une rencontre causée par le hasard de la vie, qui se transforme ou pas en amitié, puis qui se transforme ou pas en amour.
Si ça colle, si le courant passe, pas d’hésitation, pas de question, on est venu chercher une nuit ou une vie d’amour, et on sait que l’autre aussi, donc on la prend.
Pas de nœuds dans le ventre, à se demander comment faire passer le message. Pas de nœuds dans le cœur, à douter que l’autre soit sur la même longueur d’onde. Pas de plans échafaudés avec des complices. Pas d’étapes dans la connaissance de l’autre. Pas de temps de maturation des sentiments.
On est venu essayer une occasion. On a lu l’annonce dans les détails. On fait un tour avec pour écouter le moteur tourner. On fait un tour autour pour repérer les égratignures sur la carrosserie.
On se dépêche, on sait qu’on n’est pas les seuls sur le coup. À ce prix-là, ça peut partir très vite. D’ailleurs si ça part pas : c’est louche, y a un truc.
Mais si ça nous passe sous le nez ce n’est pas si grave, il y en a encore plein d’autres.
Pas avec exactement les mêmes options, mais bof… Après tout, peu importe.

J’avais dit tout à l’heure que je reviendrais sur le mot « séduction », que j’ai mis entre guillemets.
J’ai parlé de phéromones. Quand j’ai fait quelques recherches rapides sur le sujet pour cet article, j’ai lu que l’existence de phéromones sexuelles chez les humains, ou du moins le rôle qu’elles jouent dans les relations amoureuses ne sont pas encore établies. Quelle que soit la chimie qui se produit, maîtrisée et mesurable par nos connaissances scientifiques ou pas d’ailleurs, elle ne peut pas avoir lieu sur internet. De même qu’on ne peut pas tomber amoureux de quelqu’un au sens altruiste du terme quand il n’est qu’un profil parmi d’autres, une fiche plate et froide affichée sur un écran, une personnalité figée dans une description et quelques photos.

On tombe amoureux en côtoyant la personne. En étant surpris par la vie, en étant émoustillés par une odeur, une attitude, un physique, une chaleur. En succombant à un jeu de séduction, ses regards, ses hésitations, ses gestes, ses paroles prononcées, leur intonation. L’audace que ça demande, quand on est en chair et en os face à la personne. L’impulsion qu’il faut, pour prononcer ces paroles, lancer ces regards. Cette impulsion qui vous vient de l’envie, de l’attirance véritable.

Pourtant ça arrive me direz-vous. Il y a même une statistique, dans la rubrique « Règles de prudence » du site : 12% des personnes mariées ces cinq dernières années en France se seraient rencontrées en ligne. Resteront-elles ensemble ? Quand tant d’alternatives sont à portée de clics ? Quand notre époque nous souffle d’être individualistes, de penser à notre satisfaction personnelle en minimisant l’importance des liens qu’on a avec les gens et les choses autour de nous ? Quand tout se fait happer par la culture des étoiles, des petits cœurs, des scores, des calculs de compatibilité ? Quand on nous a fait glisser progressivement dans un monde où tout problème a son « .com » pour le résoudre ?

Je ne devrais sûrement pas me poser autant de questions. Je devrais certainement suivre le mouvement, faire comme tout le monde, cliquer sur les boutons « Refuser » ou « Berk » ou d’autres trucs insultants sans être dérangée par l’idée derrière ça. Cliquer aussi sur « Autoriser » à outrance, gagner un max de points, mettre plein de mecs dans mon panier, leur parler, les tester, les bloquer, les rencontrer. Éplucher plein de profils, faire la moue quand je ne suis pas convaincue, relever les sourcils quand le package est intéressant. Évoluer dans ma tête au fil de cette recherche : aiguiser mon sens critique, affirmer ce qu’il me faut, décréter ce que je ne veux pas.

Toi qui ne connaissais pas cet univers, qu’est-ce que tu en penses, maintenant que j’en ai un peu parlé ?
Tu crois qu’il peut vraiment en sortir quelque chose de bon ? D’authentique ? De chaleureux ? D’altruiste ? Tu crois que de l’amour peut vraiment naître de là ? De ces échanges anonymes, de ces départs artificiels ?

Un charme. J’ai accepté un charme. J’ai discuté un peu avec lui, je dois le rencontrer tout bientôt. C’est une vraie personne, mais qui jusqu’à ces quelques interactions dans mon téléphone n’avait aucune réalité dans ma vie. On va boire un verre ensemble, tester le courant, parler de nos vies. En parfaits inconnus que nous sommes. Qui ne ressentent rien l’un pour l’autre, qui ne sont reliés par aucune anecdote, aucun entourage, aucun lieu qu’ils auraient fréquenté en même temps, aucune activité qu’ils auraient partagée. On force les choses. On dit à internet qu’on a envie de rencontrer quelqu’un. Internet répond.

Ça sera la deuxième fois de ma vie que je rencontre quelqu’un tombé d’internet. Je pense qu’après cette rencontre je supprimerai mon profil. Ce n’est pas pour moi. Tout me pose un problème moral là-dedans. Rien ne me met en confiance. Je préfère laisser la vie faire son boulot, en restant ouverte à elle. Privilégier les gens qui sont vraiment là, présents autour, pour de vrai. Ils ont déjà plein de trésors à offrir. L’amitié et l’amour, c’est mieux en vrai.