mars 2018
56 Boulevard de la Violette, Immeuble Les Baobabs, 4ème étage. L’homme de ménage de la famille Martin est en train de faire briller le trophée de foot du petit dernier. Il est en avance sur son service, il n’a pas chômé ce matin ! Il est fier de lui, peut prendre son temps pour peaufiner les derniers détails avant de refermer l’appartement et se diriger chez ses prochains clients. Cela le met de bonne humeur ! C’est un homme grand, frisé, avec une petite tâche sur le menton, là depuis son enfance. Sa mère disait que c’était le « poinçon de la joie », lui qui riait tout le temps ! Et il a grandi avec dans le cœur cette conviction qu’il était quelqu’un de spécial. C’était vrai, d’ailleurs. En reposant le trophée tout propre, il se rappela l’excellent moment qu’il avait passé lors du tournoi de foot entre voisins quelques mois auparavant ; il faudrait qu’il en organise un autre bientôt ! Sa playlist de Barry White terminée, le silence soudain annonce le moment de sortir de ses rêveries et de ranger son matériel. Il boucle ses sacoches et referme toutes les fenêtres de l’appartement, en finissant par celles du salon : un petit coup d’œil furtif au ciel pour évaluer la météo avant de rabattre les deux portes, les emboîter et tourner la poignée. Les petites vibrations que la façade propage alors, font s’envoler l’oiseau tout dodu qui était posé là, sur le garde-fou du balconnet, depuis plusieurs minutes.
Le ventre pendant, il agite ses petites ailes de velours au-dessus du vide pour se transporter ailleurs. Les rayons du beau soleil qui percent à travers la fine couche de nuages blancs maintiennent son corps à une température normale, sans qu’il ait besoin de trop lutter. La nourriture n’est pas difficile à trouver, les flaques de la pluie d’hier lui permettent de s’abreuver régulièrement… Les dangers de la ville sont le seul véritable stress à endurer aujourd’hui.
À mi-chemin quasiment entre son point de départ et l’arbre où il a décidé de se rendre (il y a ses habitudes), au-dessus du Rond-Point du 14 Octobre où la bénévole rousse en gilet jaune protège comme tous les jours le passage des écoliers d’un trottoir à l’autre, la finalité de son processus de digestion, ce filet gluant tant redouté, s’extirpe de lui et se laisse entraîner par les lois de la gravité. Pour la jeune retraitée malheureusement située en pleine trajectoire, la seule gravité qui importe est celle de la situation : elle avait rendez-vous après sa mission avec le charmant doudouWhite59 qui occupe ses pensées et lui dit des mots doux depuis des semaines. Ils devaient aller boire un café très attendu et vérifier si le courant continuait à passer aussi bien en vrai. Elle était joliment apprêtée, maquillée avec soin, et la tenue qu’elle avait sélectionnée après d’innombrables essayages était lui semble-t-il la meilleure adéquation possible à ce moment-là, ce jour-là, entre l’image reflétée et l’image qu’elle ressentait d’elle-même. Démoralisée, dégoûtée, paniquée, mais soulagée de trouver un vieux mouchoir dans sa poche, elle essuie l’espèce de pâte visqueuse qui dégouline sur son bras avec une grimace incontrôlable sur le visage, et revient subitement à la réalité précédente : celle où des enfants traversent une route très fréquentée, et où elle doit signaler aux voitures de s’arrêter. Encombrée par son mouchoir, les bras repositionnés en croix parallèle au passage piétons, et les deux jambes bien ancrées dans le sol, fermement re-concentrée dans sa tâche, elle ouvre la main pour laisser tomber le mouchoir, tant pis, par terre. Les derniers enfants accompagnés d’un côté de la route à l’autre, elle se presse dans le local que lui a affecté le directeur de l’école, y replace tout son attirail, fonce aux toilettes pour constater l’étendue des dégâts, frotte la zone souillée avec un peu d’eau et du savon, se regarde dans le miroir, se dit « allez, c’est pas grave », revient dans le local, s’empare de son sac à main, salue une maîtresse qu’elle croise en sortant, et s’éloigne de l’établissement pour se rendre à son rendez-vous. Il se déroulera à merveille, le courant passera encore mieux en vrai que par leurs téléphones, et ils se mettront à vivre une belle histoire ensemble.
Le mouchoir resté là, au milieu de la voie, a oscillé quelques minutes au gré des déplacements d’air provoqués par les voitures. Puis une d’elles a fini par rouler dessus, le plaquant au sol, sale et immobile. Ses vains efforts pour se soulever de temps à autre étaient sans cesse anéantis par le passage d’une nouvelle voiture. Alors deux jours se passèrent ainsi, avec lui de plus en plus noirci au milieu de cette route toujours autant fréquentée. Puis il se mit à pleuvoir. Un peu, puis beaucoup. C’était son salut. L’eau qui commençait à ruisseler sur le bitume légèrement en pente, l’emporta bientôt dans la rigole, le long du trottoir face à l’école. Quelques mètres plus loin il tombait dans le caniveau. Sa chute le planta là, à pic du caniveau, dans le sol encore pas intégralement recouvert d’eau, tout près d’un rat qui reniflait les recoins environnants.
Ce n’est vraiment pas beau un rat. C’est furtif, toujours en alerte, comme s’il fallait à chaque instant être prêt à se cacher, honteux d’être aussi laid. Sous le son lourd des voitures du rond-point, mêlé aux bruits liquides et froids de ce sous-terrain un jour de pluie, il cherche à manger. Comme une obsession. Surtout être le premier. Avant de mourir, peut-être, manger, tout de suite. Sa course à la survie l’entraîne dans chaque galerie qu’il ne se rappelle pas avoir explorée. Il a trop faim, il doit remonter à la surface, tenter le tout pour le tout. C’est l’heure : il fait nuit depuis peu. Au niveau du 4, Impasse du Ventriloque Debout où il fait irruption, les gens du quartier ont entreposé quelques poubelles. Ses pattes répugnantes l’amènent jusqu’au tas d’ordures. Tous ses sens sont en folie, il est tout entier frétillant d’excitation, affamé, terrorisé par la présence des prédateurs tous proches, l’imposante vice-championne mondiale de boxe thaï et le policier du 3ème qui discutent, lui avec son chien en bout de laisse et elle sur des jambes qui remuent constamment. Dans la pénombre ils ne le voient pas déchiqueter le premier sac qu’il trouve, au pied d’un container plein à craquer, regorgeant d’immondices toutes plus odorantes les unes que les autres, le mettant en extase, lui faisant dangereusement préférer le risque de se servir immédiatement à la prudence d’attendre des conditions plus propices. Il ingurgite tout ce qu’il peut, son estomac doit mesurer à peine une cacahuète mais il le remplit à le faire exploser, se rassasiant tant qu’il peut encore, gardant un œil sur le molosse menaçant qui aboie en sa direction.
Il a aboyé toute la journée déjà. En attendant le retour de l’un de ses maîtres, dans le silence angoissant de l’appartement, il n’a quitté son poste de garde devant la porte que pour aller boire quelques lampées d’eau de temps à autre. Puis enfin la clé a tourné dans la serrure, et son premier maître, le plus petit des deux, celui qui joue le plus volontiers avec lui, a fini par apparaître, les bras encombrés de sacs de courses et les chaussures encrassées par une journée de chantier. Un des meilleurs moments de sa routine quotidienne : toujours épuisé par le travail physique et les blagues graveleuses, la vue de son chien est un pic de joie, qui a le pouvoir de l’en déconnecter en un éclair. Frotter et tapoter le dos poilu de l’animal frénétique est pour lui un sas de décompression qui lui permet de rentrer dans sa soirée la tête vidée de toutes les petites humiliations des heures précédentes. Lorsque son conjoint passe la porte à son tour, que le salon embaume les vapeurs de cuisson des petits plats qu’il lui concocte, il est totalement détendu et disposé à profiter de chaque minute avec lui, en ne pensant à rien d’autre. Ce soir malheureusement une discussion pendant le repas tourne mal, le ton monte, ils se disent mutuellement des choses désagréables avant que l’un d’eux quitte furieusement la table, s’empare de la laisse et claque la porte derrière lui, suivi de leur chien. Par la fenêtre l’autre l’observe discuter avec cette voisine au corps affûté, contrarié, blessé par ses paroles et énervé contre lui-même de ne pas réussir à s’empêcher de le trouver beau et d’avoir envie de lui retomber dans les bras en oubliant tout ce qu’ils se sont dit.
Le petit oiseau dodu continue de voler. Toujours chauffé par la douce lumière du soleil de cette fin de matinée.
Lorsqu’elle est montée pour la première fois sur un ring, elle avait quatorze ans. Son ventre était rempli de rage. Elle se serait sentie incapable de cracher toute la haine qu’elle avait en elle il y en avait trop elle aurait manqué d’air elle aurait suffoqué de trop se vider. Les larmes lui auraient brûlé le visage elle aurait trop hurlé elle aurait dû courir trop longtemps pour qu’il n’en reste plus. Elle se serait écroulée ses os auraient fait mal son dos aurait rompu de trop se crisper ses pieds auraient fendu le sol sous elle de trop nerveusement prendre appui. Ses éducateurs l’asphyxiaient ; ils étaient trop là quand elle voulait être seule, pas assez quand elle avait un besoin vital de l’être moins. Ils la défiaient pour la tirer vers le haut quand elle était exténuée de lutter, ils étaient doux et complaisants quand c’était son moment pour se battre. Elle détestait les gens, elle ne supportait aucune de leurs façons de l’aborder. Elle comprenait tous leurs stratagèmes pour le faire, méprisait leur bonheur, leur malheur et tout ce qu’il peut y avoir au milieu. Elle ne sait même plus pourquoi elle a enfilé ces gants un jour. Comment elle est arrivée là, la succession des événements juste avant, le déroulement de la séquence. Un trou noir. Un vide, un rien de vie. Puis des gants. Qu’elle enfile. Comme si c’était les siens, comme si ça l’avait toujours été. Comme si elle savait déjà. Ce qu’elle ressent. Quand elle boxe. Quand ses muscles se tendent avec une intention. Quand ses yeux regardent droit devant, quand ils ont quelque chose à regarder, là, ici, maintenant. Son cerveau n’a rien à dire, nulle part d’autre à aller que sur ce ring, ses sens restent entièrement mobilisés, tous concentrés dans la puissance de chaque instant. En face d’elle n’est qu’une ombre, un déplacement d’air qu’elle doit sentir, éviter, anticiper, terrasser. La haine a glissé par ses pores, match après match, entraînement après entraînement. Chaque gouttelette acide lui a enlevé un bout de colère. Pour qu’après des années, ne reste plus qu’une détermination de championne. Un mental d’acier. Un corps qui ne souffre plus que de s’en demander toujours plus. Et ce soir elle discute avec son voisin. Elle apprécie ce type qu’elle trouve charmant. Dommage qu’il n’y ait aucune chance qu’il s’intéresse à elle. Elle a déjà un petit ami de toutes façons. D’ailleurs il doit l’attendre, il est temps qu’elle remonte. En se retournant pour marcher vers son entrée d’immeuble elle constate que la poubelle qu’elle vient de déposer a été éventrée et regrette de l’avoir mise par terre.
Ses quelques pas jusqu’à chez elle s’impriment l’un après l’autre dans la terre encore mouillée de l’averse de la fin d’après-midi. Des petits brins d’herbe se sont couchés au sol là où il s’est un peu enfoncé.
Les mêmes empreintes, la même pointure, à coup sûr les mêmes baskets. À plusieurs kilomètres de là. À côté du petit café du Parc aux Papillons, à l’angle du boulevard du Strapontin et l’avenue Myosotis. Il a plu avant-hier mais ce matin il fait un temps magnifique. Le coin supérieur gauche de la couverture de pique-nique est posé sur l’empreinte sèche, qui commence à s’éroder. Une petite fourmi solitaire la traverse. À chaque creux du dessin, elle fait une petite chute, reprend sa route et bientôt étire à nouveau tout son petit corps pour se hisser hors du creux. Elle est sensible à chacune des vibrations qui ébranlent le terrain sous elle. Elle se hâte. Son allure la mettra face à une embûche croisant sa route au même instant, peut-être, ou lui évitera un problème qui se produira juste derrière elle, peut-être. Mais elle ne sent pas le ciel. C’est une situation anormale, inquiétante. Elle doit retrouver la lumière naturelle. Sortie de l’empreinte, elle croise des cailloux, des objets, de l’herbe, des feuilles. Et toujours cette cloche oppressante au-dessus d’elle. Elle tâtonne, teste une direction, une autre. Méthodiquement. Sans paniquer. Un bébé est assis sur la couverture, elle est dessous. Elle mesure tout. Analyse les courants, étudie les oscillations, calcule les distances. Puis enfin les ondes rafraîchissantes, la lumière. Elle retrouve, rassurée, la chaleur, l’humidité de l’air, sa pression sur elle, ses repères. Sa tante, en train de draguer un peu le charmant voisin de couverture de pique-nique ne s’en aperçoit pas, mais la petite fourmi se retrouve bientôt sur la couverture, et s’avance vers le bébé, sûrement attirée par des restes sucrés autour de lui. Le petit trot de ses six pattes l’amène rapidement au bout de son petit doigt tendu. C’est formidable ce qu’il est en train de se passer. À l’étonnement mêlé d’un tout petit peu d’inquiétude, succède la joie, immense, d’avoir ce petit spectacle au bout du doigt. Que de choses à en dire ! Un si petit événement, qui donne lieu à tant d’émerveillement ! Il pourrait garder les yeux rivés sur la fourmi pendant toute la vie, rien à cet instant ne compte autant que ce petit compagnon arrivé là par magie. Ses mots pour traduire la scène se bousculent de plus en plus vite, son monologue est de plus en plus bruyant, son enthousiasme de plus en plus éclatant ! En grande conversation, intriguée par ce raffut grandissant, la tante tourne la tête vers le bébé, constate l’intrus sur le petit doigt, étire sa grande main au bout de son grand bras, et d’un mouvement sidérant de la tranche extérieure du métacarpe, balaye la fourmi, qui fait un vol plané dont on ne saura jamais si elle s’est remise.
Et l’oiseau avec son petit ventre tout dodu continue de voler, après une halte reposante sur le vieil arbre du Square des Mains Jointes, tout en haut.
Il n’arrivait pas à lui faire comprendre. Qu’il n’avait pas envie de parler de sa journée. Sa journée, ou sa nuit, il les laissait dans son casier. Avec son arme. Avec ce gilet lourd, lourd à porter, lourd de sens, lourd de non-sens. Une telle fierté. Écornée. Le temps. Les insultes. Les propos ordinaires. Le bleu. Beau. Sombre. Invisible. Mal respecté. Mal compris. Mal aimé. La peur. Le stress. L’excitation. L’animalité. L’animosité. La violence. La haine. Courir. Gazer. Frapper. Attendre. Surveiller. Suspecter. Toujours. Partout. Être des gardiens. De la paix ? La paix, c’est chez lui, derrière la porte. Les repas qu’il lui a préparés. Son sourire. Leur chien. Le canapé à changer. Les vacances à la mer. Leurs amis. Les grasses matinées. Non, il n’a pas envie de parler de ce qu’il a vécu aujourd’hui. De tout mais pas de ça. Et non, ce n’est pas vrai qu’il s’en fiche donc forcément de sa journée de chantier à lui. S’il a l’air absent pendant qu’il lui raconte quelles petites humiliations il a subies, c’est juste qu’il est distrait peut-être, encore marqué par les événements du jour sûrement ; peut-être qu’il le trouve beau pendant qu’il parle. Qu’il a envie de l’embrasser, que c’est tout ce qui compte, sûrement. Mais encore cette fois il est sorti brutalement de sa torpeur, pour se rendre compte qu’il est en train de se faire accabler de reproches, que tant pis ce rôti était délicieux mais il faut arrêter de manger, se disputer, dire des choses méchantes, quoi ? il ne sait même plus, et machinalement il prend la laisse du chien et claque la porte. C’en est trop pour aujourd’hui.
Une feuille est tombée au moment où il a quitté la branche. De tout en haut de ce grand arbre, elle a commencé sa chute vertigineuse, avec une grâce virevoltante, sans empressement, sans curiosité de ce qui l’attendait en bas, sans appréhension de l’atterrissage. Elle s’est décrochée, voilà, tout simplement. Elle avait été un bourgeon au bout de cette branche, une minuscule boule de vie, qui s’était déployée en une jolie petite languette verte. Elle avait capté le soleil là, sans bouger, pendant des mois. S’était nourrie de l’eau, avait séché au vent. Avait grandi. Une palette d’infinités de verts l’avait coloriée, jour après jour, semaine après semaine. Et elle s’était décrochée, au passage de ce petit oiseau dodu.
On a beau essayer de calfeutrer toutes les entrées possibles de l’air, il passe quand même. Il s’engouffre, malicieux, malveillant, hostile. Et aujourd’hui, il fait du vent. Chaque rafale soulève un coin de la tente, l’attaquant par tous les flancs. Tantôt à l’ouest, tantôt à l’est, au nord, au sud… Et en plus il tourne, cet abominable monstre de la nuit. Ses yeux fermés, il essaye de se transporter dans un autre univers. Sur son petit bateau de pêche, amarré à quelques mètres rassurants de la plage de son village ; voilà, il est sur son bateau accroché à son village. Le vent déchaîne la mer, et recroquevillé, à l’abri dans sa toute petite cabine bricolée, il tangue avec elle. C’est impressionnant mais il ne craint rien. C’est ça, il ne craint rien ; c’est ça qu’il doit se dire. Les bruits que ce souffle gigantesque provoque ne sont pas ceux des tentes de fortune agressées, ni les bouteilles en verre qui roulent à terre, ni les lourdes feuilles mortes ou les papiers des poubelles du coin qui percutent la toile, ni les objets mal arrimés qui tombent des balcons des gens, ni les pas des silhouettes géantes qui marchent courbées dans le contre-jour des lampadaires. Non, c’est l’eau qui clapote sous la coque. C’est le bois qui craque. C’est la corde qui le retient solidement au rivage. Il ne craint rien il ne craint rien il ne craint rien… Il aurait besoin de sentir les mains de femmes. Les belles mains vieilles et fripées de sa mère chérie. Celles de ses sœurs, posées doucement sur son épaule, pour lui dire : « ça va aller, courage ». Leurs voix, rassurantes, cristallines, rieuses, pour ralentir son cœur. Tous ces hommes fermés, méfiants, écorchés, violentés, violents. Il est obligé de vivre avec eux, d’être un des leurs. Dans sa vie d’avant, il y en a certains qu’il n’aurait jamais fréquentés. Ce ne sont pas des hommes qui ont le cœur pur, il le sent. Ils lui font peur parfois. Mais on pense qu’ils sont tous une même personne. On n’a plus jamais sur lui le même regard fier et confiant qu’il pouvait ressentir avant, chez lui. Plus personne ne lui dit « tu es plein de promesses » avec les yeux. Il est juste un qui dort dans une de ces tentes.
Une feuille qui s’était décrochée de la cime d’un arbre après l’envol d’un oiseau dodu vient s’échouer quelques secondes sur la tente, portée par une bourrasque, plaquée par la force du souffle. Puis lorsqu’il s’éteint, elle glisse lentement jusqu’au sol. Sa valse imposée durera toute la nuit, la fera voyager, loin, loin…
Jusqu’aux abords du ruisseau qui coule en contrebas de l’Avenue Rigolote du moins-unième arrondissement, où un ultime caprice de l’air viendra la déposer, au petit matin. Des gouttes de rosée se formeront sur elle, des lueurs oranges se dérouleront sur les immeubles, les vélos attachés à des poteaux, les arbres, les chats errants. Tout changera de visage. Les gens sortiront des maisons, démarreront des voitures. Des bruits se mélangeront entre eux. La rosée sur la feuille sera asséchée. Une moto passera près d’elle, et elle dégringolera dans le ruisseau, qui l’entraînera avec lui.
[le volume à 10]
Elle a mis son casque à 8h12. Elle a 12 minutes de retard. Tant pis, elle travaillera un peu plus tard ce soir. Elle se sent tellement heureuse que tout lui paraît moins grave, les gens lui paraissent plus joyeux, le monde lui paraît plus beau. Elle comprend qu’en miroir elle donne elle-même un peu de beauté au monde. Et si c’était ça, qui était important, au fond ? [le volume à 8] Si c’était ce sourire appuyé, qu’elle échange avec cette petite mémé qu’elle laisse traverser devant elle, pendant une éternité, à son allure de canne, malgré l’heure qui tourne, malgré la ville qui s’agite, malgré tous ces dossiers qu’elle va trouver sur son bureau, [le volume à 5] malgré la pression de certains de ses supérieurs ? Si c’était ce moment, qu’elle va accorder à son corps, à sa pause de midi, en courant, en écoutant son souffle propulser tous ses organes, tous ses membres, [le volume à 2, chuchoter] en écoutant la rythmique de ses pas sur le sol, malgré le téléphone qui sonnait pour la retenir de partir, malgré les emails non lus, malgré [le volume à zéro, juste bouger les lèvres…]