Hangar 12

octobre 2017

Je suis une page de celluloïd, dans le hangar 12, allée W, rangée 426.
Il est 2H42 du matin. Les nouvelles du jour vont être lumino-imprimées dans quelques heures.
Le bras robotisé ne vient pas me chercher.

Noï est une petite fille de 4 ans. Elle grandit dans une famille aimante, qui veille à ce qu’elle ne manque de rien. Ses parents sont fiers d’elle, et soulagés qu’elle commence si bien dans la vie. Elle réussit tous ses jeux logo-éducatifs et accumule ainsi ses précieux points pour l’avenir. Ils avaient décidé il y a longtemps – quand ils étaient jeunes et rêvaient leur vie ensemble – qu’ils n’en auraient qu’une mais feraient tout pour lui assurer une voie au-dessus de la norme. Depuis sa programmation à la clinique, ils s’évertuaient donc à alimenter son profil quotidiennement, de façon avertie et stratégique, en respectant le même rituel (lui les jours pairs, elle les jours impairs) : connexion à 5h52, chargement des chroniques promotionnelles dès leur parution à 6h00, inscription aux programmes les plus avantageux, et, après une boisson, une publication dans le profil de leur fille sur un thème apparenté à la meilleure promo de la journée. Ils accomplissaient cette tâche avec une telle assiduité que leur bienveillance avait déjà été récompensée de nombreuses mentions chez des marques très reconnues.

Je suis une page de celluloïd, dans le hangar 12, allée W, rangée 426.
Il est 2H42 du matin. Les nouvelles du jour vont être lumino-imprimées dans quelques heures.
Le bras robotisé ne vient pas me chercher.

Noï a 6 ans. Au fond de ses grands yeux bleus rieurs, ses accompagnants lisent la promesse d’une destinée confortable et épanouie. C’est ce qu’ils répètent sans cesse à ses parents, lorsqu’ils viennent la récupérer le soir, après leur journée de service. Elle aime déjà lire. Elle est curieuse de tout. Fascinée par ces images animées qui s’illuminent à son passage dans sa jolie maison, lui affichent des petits textes à lire et la félicitent quand elle y arrive toute seule. Et les points d’avenir s’accumulent, et son profil s’enrichit. Elle grandit dans le bonheur.

Je suis une page de celluloïd, dans le hangar 12, allée W, rangée 426.
Il est 2H42 du matin. Les nouvelles du jour vont être lumino-imprimées dans quelques heures.
Le bras robotisé ne vient pas me chercher.

Noï est en pleine adolescence. C’est une phase difficile pour elle. Elle change et ses parents ne la comprennent plus. Elle ne supporte plus qu’ils remplissent son profil à sa place ; les disputes à ce sujet ont beau être de plus en plus violentes, ils continuent de le faire. Elle est amoureuse, pleine de vie, mais dès qu’elle pousse la porte de chez elle : quelque chose s’éteint et elle se sent en résistance face à ces deux individus qui l’étouffent. Son seul refuge est la voix synthétique de Marhia, qui sélectionne pour elle des choses réconfortantes à lui afficher sur son passage, le long des couloirs de sa maison, qu’elle ne trouve plus jolie.

Je suis une page de celluloïd, dans le hangar 12, allée W, rangée 426.
Il est 2H42 du matin. Les nouvelles du jour vont être lumino-imprimées dans quelques heures.
Le bras robotisé ne vient pas me chercher.

C’est son anniversaire. Le plus important et déterminant dans la vie. Celui qui révèle aux jeunes s’ils ont eu de bons parents. Noï a 23 ans. Sa meilleure amie l’accompagne au Comptoir des Points de sa zone. C’est un moment à la fois excitant et solennel. Sa vie d’adulte est sur le point de commencer, et elle ne sait pas encore à quoi elle ressemblera. Elle compte sur Marhia pour avoir transmis un rapport de données béton. Elle connaît les aspirations profondes de la jeune fille et aura sûrement dressé d’elle le tableau qu’il faut pour lui assurer une vie en adéquation. Encore faut-il que les points accumulés tout au long de sa vie grâce au soutien de ses parents, permettent d’y avoir droit. Vient son tour. Un peu tremblante, elle décline son identité et se fait scanner. Quelques secondes s’écoulent. L’agent lui tend son catalogue, en lui adressant un clin d’œil complice et presque envieux. Elle le remercie, s’éloigne et l’active. Avec son amie, elle découvre le précieux document : il fait 351 pages – la tranche très haute ; en couverture la description de sa maison : elle résidera dans la zone la plus prisée et sera pourvue du mobilier le plus noble. Elle a une pensée émue pour ses parents. Ils lui ont assuré la vie dont elle rêvait. Elle court les remercier en s’excusant d’avoir été si dure avec eux des années auparavant.

Je suis une page de celluloïd, dans le hangar 12, allée W, rangée 426.
Il est 2H42 du matin. Les nouvelles du jour vont être lumino-imprimées dans quelques heures.
Le bras robotisé ne vient pas me chercher.

Noï a trente ans. Ses parents ont gardé l’habitude de remplir son profil. Elle les laisse faire, malgré ce qu’en pensent ses amis et les discours virulents qu’ils lui tiennent. En fait, elle a lâché prise. Elle croit sentir au fond d’elle que finalement, son profil n’a pas tant d’importance. Depuis qu’elle a osé vraiment recevoir cette idée-là, elle trouve qu’elle se sent mieux. D’une façon difficile à décrire. Et impossible à dire. Marhia persiste naturellement à anticiper ses besoins et les lui révéler ; Noï la surprend des fois à se tromper. Un décalage se crée. Elle le laisse s’installer et continue, amusée, de se rendre aux rendez-vous amoureux que Marhia fixe pour elle. Il n’y a jamais d’alchimie, et les profils semblent de plus en plus éloignés du sien.

Je suis une page de celluloïd, dans le hangar 12, allée W, rangée 426.
Il est 2H42 du matin. Les nouvelles du jour vont être lumino-imprimées dans quelques heures.
Le bras robotisé ne vient pas me chercher.

Elle a installé ses parents dans sa maison de zone 1, avec son beau mobilier récemment re-conçu. Elle a 36 ans. Ils n’ont pas très bien compris son geste mais ils sont heureux ; ils s’enfoncent dans ce bonheur comme on vit une seconde jeunesse. Elle a retrouvé la jolie maison de son enfance, où elle se plaît à vivre. Marhia n’arrive plus à suivre et se met régulièrement en mode re-calcul. Elle n’a presque pas de données sur ses nouvelles fréquentations ; pas suffisamment pour trouver des propositions judicieuses à formuler à Noï. Ils communiquent entre eux de manière aléatoire, atypique, incohérente, et dans des endroits improbables.

Je suis une page de celluloïd, dans le hangar 12, allée W, rangée 426.
Il est 2H42 du matin. Les nouvelles du jour vont être lumino-imprimées dans quelques heures.
Le bras robotisé ne vient pas me chercher.

Noï a 37 ans. Hier soir Marhia, à cours d’idées pour rétablir avec elle la connivence qui les unissait autrefois, lui a diffusé un clip mémoire : un samedi matin où la petite fille, alors âgée de 7 ans et demie, s’était déguisée en grande personne pour imiter une des réclames que son père aimait passer ; où elle riait aux éclats, applaudie par ses parents et félicitée par la voix synthétique. Noï, attendrie par ce souvenir et par les tentatives désespérées de Marhia, lui a concédé de passer une soirée au calme, seule, avec toute la disponibilité et l’attention que celle-ci lui réclamait depuis des mois. Elle s’est prêtée à ce qu’elle qualifiait désormais de jeu : les séries de propositions de besoins qui défilent, les réactions spontanées à renvoyer, les conversions en envies mémorisées par la machine. C’était une soirée rassurante pour Marhia, une bouffée de nouvelles données emmagasinées. Elle sentait que le lien avait été recréé. Certes, Noï venait encore de passer une journée à ignorer ses quelques propositions, mais rien n’était perdu. Elle devait se mesurer, reprendre sa traque en douceur, ne surtout pas la braquer. Il est 23h13.

Je suis une page de celluloïd du hangar 12, allée W, rangée 426.
Il est 4H53 du matin.
Le bras robotisé est venu me chercher.
Un faisceau me transperce pour imprimer les nouvelles du jour. Ma une affiche : « Expérience effroyable pour l’ordre mondial – Ce 12 novembre 2457 marque le lancement d’un mouvement fomenté souterrainement pendant plus d’un an. Selon nos sources, des centaines de milliers de personnes sont ralliées à cette cause, qui pourrait menacer l’équilibre planétaire. À minuit, ce jour, ils ont désactivé leur myNeeds, se coupant volontairement du contrôle des Bienfaiteurs. Vers quel lendemain nous dirigeons-nous dans ce nouveau contexte où nos besoins individuels ne seraient plus prédits et pourvus par nos firmes dirigeantes ? Un lendemain meilleur et plus humain, selon Noï Campoix, la tête pensante de cette organisation. Nous avons son interview exclusive.