novembre 2018
Inspiré d’un conte zen (Le paysan, son fils et le cheval)
Il était une fois un partageur de pensées positives universelles.
C’était un vieux monsieur facétieux, qui ne parlait jamais et souriait tout le temps, avec des yeux bordés de jolies rides profondes, qui s’étiraient jusqu’à la lisière de ses cheveux tous blancs.
Il portait sur un côté de la tête un chapeau de deux fois son âge, abîmé et sale, lui dessinant un croissant d’ombre sur le front, se déplaçant lentement au gré de l’heure qui passe.
Au coin d’une rue poussiéreuse d’un tout petit village d’Afrique, des planches de bois tordues et à la peinture écaillée étaient disposées en un semblant de tréteaux aux vagues couleurs, sur lequel le vieux partageur avait, toujours posée devant lui, sa boîte de distribution de pensées positives universelles.
Cette boîte, traficotée de clous rouillés, de bouts de métal rongés par le temps et de bois creux, se voulait ressembler à une de ces anciennes caisses enregistreuses des boutiques aux plafonds hauts, où les enfants hésitaient longuement pour dépenser leur sou dans les bonbons de tel ou tel bocal.
Une petite manivelle fragile et maintes fois rafistolée pendait le long de son côté droit.
Abrité sous un parasol déchiré, un petit chien gentil et en mauvaise santé tenait patiemment compagnie à son vieux maître rieur, inlassablement, chaque jour, de chaque mois, de chaque année.
Depuis toujours les gens du village le savaient là, à ce coin de rue, son chien sous le parasol et sa boîte de distribution de pensées positives universelles posée devant lui.
Ils allaient peu lui rendre visite. Ils étaient eux-mêmes débordants de pensées positives. Des sourires étaient accrochés à leurs visages à eux aussi. Et quand ils s’estompaient il y avait toujours un ami, un parent ou un voisin pour les faire revenir aux lèvres de ceux qui les avaient perdus.
Non, vraiment, le vieux et son chien étaient le plus souvent tous seuls. Ils occupaient leur temps ralenti, l’un à mordre une chaussure déformée trouvée là un jour, et l’autre à consolider perpétuellement la boîte.
Ce n’est que rarement, très rarement, quand l’ami, le parent ou le voisin ne suffisent plus pour regonfler les coeurs inquiets et tristes, que le vieux, enfin, voyait devant lui arriver quelqu’un de perdu lui demandant son aide.
Alors le chien, émoustillé par la rupture de son incessant quotidien, mais trop usé pour soulever son petit poids juqu’aux pieds de la personne inconnue et y danser sa joie, dressait une oreille curieuse, hasardait un petit grognement du fond de sa gorge malade, et se remettait à machouiller sa chaussure en silence.
Le vieux, qui connaissait bien son petit chien, lui laissait toute la place pour accomplir son petit rituel discret, la tête baissée et son sourire indévissable planqué dans le croissant d’ombre de son chapeau.
La personne attendait, mal à l’aise, ne sachant comment aborder ces curieux personnages, ni comment initier la séance.
Puis, le cou du partageur relevait lentement sa tête vers la personne perdue, jusqu’à aligner ses yeux dans les siens. Une intense interaction muette s’ensuivait alors entre eux deux. La personne perdue suppliait « aidez-moi », le vieux rassurait « je vais le faire ». Elle demandait « comment ? », il répondait « chuchotez-moi ». Elle s’étonnait « chuchoter ? », il confirmait « exactement ».
C’est lui le premier qui quittait cette joute silencieuse. Il avait tout dit. Il n’avait plus qu’à courber imperceptiblement son corps vers la personne, et la laisser s’approcher de son oreille prête à tout entendre.
La personne hésitait, doutait, renonçait, reculait, se ravisait, revenait, puis enfin lâchait prise, laissant sa bouche aller se coller à l’oreille salée du vieux, pour lui chuchoter en un souffle libérateur tous les malheurs qui assombrissaient son âme et sa poitrine.
Le vieux acquiesçait, au rythme des ponctuations. Il s’imprégnait de cette histoire qui lui était contée. Les décors, les époques, les êtres lui apparaissaient en images à mesure que les mots les faisaient naître à son esprit.
Le chien cessait de mâchouiller, car les sifflements, les claquements et les molles détonations qui s’échappaient de cet échange remplissaient l’air d’une musique agréable et hypnotisante.
Rien de ce qui était prononcé n’aurait été perceptible à quiconque serait passé par là à cet instant, mais ces sons mouillés et enveloppants qui étaient produits quelque part entre la bouche et l’oreille auraient procuré à ce passant le même bien-être apaisant qui détournait le chien de sa chaussure.
Cela durait longtemps. Tant qu’il y avait de la douleur qui obstruait le coeur.
Et puis la personne perdue livrait son dernier souffle, le dernier mot qui alourdissait son être. Épuisée, elle se redressait, chancelante, affaiblie, et étonnée de sa liberté nouvelle.
Le vieux souriait toujours, l’esprit plein de ces maux partagés. Il restait courbé un moment, immobile et pensif, l’oreille encore mouillée de ce contact chaud et intense. Il laissait le récit parcourir tout son corps, trouver des chemins qui lui donnent un sens.
Le petit chien inquiet observait cet instant suspendu, un morceau de chaussure déchiquetée accroché à la mâchoire. Prêt à donner de toutes ses maigres forces pour aller secourir son précieux maître.
Mais le vieux partageur n’était pas en danger. Il laissait les secondes couler, pour que les tempes se remettent à cogner en cadence. Tranquillement, sans urgence, sans effort.
Quand tout autour de lui était à nouveau aligné, il reprenait son oreille et recentrait les choses à lui. Le pont invisible qui s’était déployé entre eux deux s’émiettait dans les grains de poussière et de sable qui volaient là.
Il reprenait sa posture habituelle.
Les yeux indéfectiblement confiants plantés dans ceux de la personne perdue, il approchait cérémonieusement sa main de la manivelle, pendue sur le côté de la boîte de distribution de pensées positives universelles.
Il faisait un premier tour. La boîte craquait et chaque vis fragilement emboîté dans quelque trou se crispait d’efforts pour ne pas céder, concourant ainsi péniblement à la victoire du mécanisme.
La personne perdue sortait de son enchantement pour baisser des yeux inquiets vers cette boîte, qu’elle roulait ensuite le long de ces tréteaux poreux, tordus, bancales. Puis elle observait le chien, malingre, estropié, apathique. Le parasol, déchiré, délavé, élimé. Elle les ramenait vers le vieux. Auscultait son regard. Il souriait, toujours.
Ses ongles étaient longs et sales. Ses mains noircies par la poussière et le soleil. Il attendait. Droit, patient.
Lorsqu’il sentait que la personne perdue était à nouveau disposée, il reprenait. Ses doigts, encore enroulés sur la manivelle, redonnaient l’impulsion. Les vis se remettaient à douter de leur force. Les pièces de métal se remettaient à courber. La boîte se remettait à craquer.
Et puis, au terme de la dangereuse rotation, elle s’ouvrait, enfin.
Le vieux souriait plus, content de ce trésor qu’il venait de débloquer. La personne perdue, passée par tous les états mais restée debout, fascinée au fond par ce drôle de spectacle, sentait l’imminence de profondes réponses à ses invivables souffrances.
Le temps était lent. L’attente interminable.
Le contraste croissant, entre l’urgence des besoins de l’un et la tranquillité des gestes de l’autre.
La boîte, éprouvée par cette lourde sollicitation, était redevenue cette chose inerte et sans âme, et n’émettait plus le moindre son.
On n’entendait plus que le bruit de la toile lorsque de l’air frappait le parasol. Celui liquide, des crocs du chien sur la chaussure. Et celui joli, d’un petit papier qui attendait.
Posé sur un plateau de bois que la boîte en s’ouvrant avait fait coulisser, il était la seule chose propre et neuve de ce décor.
Une mince ficelle jaunie le tenait légèrement enroulé sur lui-même.
Enfin, le vieux partageur, le bras toujours appuyé sur la manivelle, le ramenait le long de son corps. Il prenait quelques secondes pour se laisser remplir par la volupté simple de cette symétrie facile.
Sa main opposée se tendait alors vers le plateau. Il ramassait le papier, le ramenait à lui. Il se tâchait à mesure que le vieux le manipulait de ses doigts terreux.
Il faisait glisser la ficelle jusqu’à l’extrémité du rouleau. La portait à sa bouche, pour la coincer dans son sourire et libérer ses mains.
La personne perdue regardait ces mouvements se succéder les uns aux autres. Elle ne pensait plus. Elle avait presque oublié pourquoi elle était là. Une éternité s’était écoulée depuis qu’elle avait mouillé de ses mots l’oreille du vieux, le corps tordu de douleur d’y faire transiter tant de doutes et d’angoisses indicibles.
Le face à face se prolongeait, entre l’être abîmé en mal d’espoir et l’étrange partageur, une ficelle pendante à la bouche et un petit papier sali à la main.
C’est une pulsation commune, un battement de leurs coeurs survenu au même exact moment qui donnait le signal, l’élan de l’univers pour laisser se produire la suite.
Le vieux tournait alors le papier déroulé vers la personne perdue.
Il y était écrit :
« Peut-être est-ce une bonne chose.
Ou peut-être est-ce une mauvaise chose. »
La personne perdue avait livré ses tourments les plus intimes dans sa longue confidence chuchotée. Et la boîte de distribution de pensées positives universelles avait répondu : « Peut-être est-ce une bonne chose. Ou peut-être est-ce une mauvaise chose ».
Déroutée par cette absurde formule, agacée par l’imprécision de cette pensée, choquée par l’insolence de ces options, la personne perdue replantait ses yeux paniqués dans le regard rieur du vieux partageur, y cherchant à présent une réponse à ce qu’elle voyait comme une nouvelle question, qui menaçait désormais de planer éternellement au-dessus de toutes les autres, celles-là mêmes qu’elle avait déversées dans l’oreille providentielle, croyant qu’elle saurait en retour les évaporer dans l’évidence d’une voie réparatrice.
Le vieux était immobile, les rides de ses yeux figées dans une expression de joie inaltérable, la taille de ses lèvres imperturbablement étirée au plus large de ce que le sourire pouvait. Ses pieds faisaient partie du sol, ni eux ni le sol n’auraient manqué à ce devoir mutuel entendu, les pieds d’y rester lourdement collés, et le sol de rester solide sous eux. Ses jambes décrivaient avec le sol pour base un triangle parfait, dans lequel les énergies de toutes les choses allaient et venaient. Il avait un ventre mince et fort. Un buste qui accueillait l’air comme un cadeau et le respirait avec toute l’amplitude qu’il parvenait à atteindre.
À la pointe de son vieux corps fier et fiable, sa tête n’avait pas dévié d’un degré.
La personne perdue attendait un ultime service. Et il la regardait, avec des prunelles brillantes et sages.
Il semblait à la personne perdue qu’il était à la fois brûlant de présence et déconcertant de vide. À la fois proche, fusionnel, et loin, étranger.
Elle craignait qu’il ne se dissolve soudain dans le silence de cette mystérieuse rencontre, comme un mirage, avant d’avoir terminé de lui porter secours.
Mais il était bien là, fermement accroché au sol, rassurant de constance.
Est-ce une bonne chose ou une mauvaise chose ? La question martelait l’esprit de la personne perdue. Le vieux allait peut-être enfin parler.
Trépignante face à ce suspens insoutenable, elle attendait les yeux écarquillés. Tous ses sens se mobilisaient frénétiquement pour tenter de lire la réponse sur le visage du vieux partageur, ou son corps, ou dans les éléments invisibles qui flottaient tout autour d’eux, ou dans les lettres de l’arrogant papier que le vieux tenait encore entre ses mains, s’interposant entre eux comme un bouclier réfléchissant, et orienté comme un miroir dans lequel on la forçait à se voir nue.
Le temps de cette réponse s’ajoutait à ceux interminables déjà écoulés jusque là.
La torture avait changé d’endroit. Elle était sortie du corps pour aller se poser sur le flou de ce reflet. Était-ce une bonne chose ou était-ce une mauvaise chose ?
Le vieux devait parler, c’en était trop.
La personne perdue, terrassée par la fatigue, adressait un dernier regard de supplication au vieux partageur. « Dites-le moi, est-ce une bonne chose ou est-ce une mauvaise chose ? J’ai besoin de le savoir ».
***
C’est à la suite de ce dernier échange que les personnes perdues repartaient, fixées sur leur sort.
Le coeur gorgé d’une confiance diffuse inexplicable, prêtes à considérer la situation qui les inquiétait sous des angles moins tranchants, qui ne leur étaient pas apparus jusque là. Ou bien tout au contraire, le dos courbé de désespoir et l’esprit embrumé, avec la sensation d’avoir épuisé là la dernière chance qui leur restait pour écarter tous leurs soucis, que ce vieux de sa réponse venait de balayer.
Elles repartaient soit dans un état soit dans l’autre, selon le jugement dernier rendu par le vieux. Son diagnostic tamponné comme une conclusion sur le réservoir de leur volonté allait conditionner la suite de leur vie. Et ils l’en tiendraient pour responsable, reconnaissants ou amers.
C’est à ce vieux et sa machine qu’ils pensaient devoir le prix de leur résilience ou leur naufrage.
Et pourtant… Le vieux, n’avait rien dit, et rien pensé.