Sociologie du terrain de basket

mars 2019

J’habite juste à côté d’un terrain de basket. Il y a aussi un petit jardin avec des tables de ping-pong.
Un de mes premiers achats lorsque j’ai emménagé, c’est un kit de ping-pong, et un ballon de basket.

Je n’ai encore jamais utilisé le kit. C’est contraignant le ping-pong, il faut être deux et je ne le suis pas ! Le basket en revanche, c’est magique. Mon Wilson à moi (big up Tom Hanks !) est dans mon petit placard, sur la gauche en rentrant chez moi. Il attend sagement dans l’obscurité de ce meuble discret. Le samedi ou dimanche matin, il sait que la porte va s’ouvrir, et que je vais l’emmener rebondir tout près d’ici dans le quartier. C’est tellement simple. Des baskets, un jogging, une porte de placard à ouvrir, quelques pas et hop, sur un terrain face à un panier.

Des fois, alors que l’intention est là, la motivation, d’une seconde à l’autre, s’échappe. « Bwoff… il est déjà telle heure », « bwoffff… si ça se trouve le terrain ne sera pas libre », « bwoffff… y’fait pas beau », etc etc… Une des ficelles que je tire alors à l’intérieur de moi pour la faire revenir, c’est celle de l’exemple. J’aime bien penser que cette demi-heure passée à m’amuser au basket, sur ce terrain qui voit passer toute une palette de gens variés tout autour, qui attire toute une palette de publics venus eux aussi avec leurs balles, leurs ballons ou leurs jambes pour simplement courir, imprime dans un petit coin de chacune de leurs têtes, qu’il y a des adultes, femmes, solitaires, qui s’ajoutent à cette palette, et que donc, c’est peut-être quelque chose de normal. Je ne suis pas là dans un rôle d’accompagnante, je ne suis pas là sous la contrainte, pour suivre quelqu’un, je suis là parce que ça me fait plaisir. Je suis là presque en dépit des représentations sociales.

Les représentations sociales : voilà de quoi au fond je viens parler dans ce petit article.

Si je croisais souvent sur ce terrain, des adultes, qui plus est des femmes, et qui plus est solitaires, la ficelle de l’exemplarité ne marcherait pas pour ma motivation. Or, je n’en ai jamais vu. J’observe beaucoup ce qui se passe sur ce terrain depuis que j’y vais. Et socialement, c’est très intéressant…

Bien sûr me direz-vous, quand on est un adulte, on a des obligations d’adultes, peut-être qu’on est parent : on a donc moins le temps pour aller s’amuser au basket. Certes. Pourtant, je vois des adultes sur ce terrain. Ils viennent justement, en tant que parent, s’y amuser avec leurs enfants. Ca c’est très chouette. Oui. Mais, n’allons pas trop vite : d’après mes humbles observations, on ne peut pas généraliser en disant que « des parents viennent jouer avec leurs enfants ». Eh non ! Quand j’arrive sur ce terrain, j’ai plus de chances de croiser un papa avec ses enfants (je serais de mauvaise foi par contre si je disais que ce sont toujours des garçons). Il n’y a presque jamais de maman, s’amusant avec ses enfants. Est-ce la perpétuation d’une représentation sociale ? Jouer avec un ballon, ce ne serait pas féminin ? Jouer, ce ne serait pas responsable et adulte ? Se défouler aussi avec ses enfants, ce serait bizarre ? Les mamans du quartier seraient-elles plus à l’aise de rester rangées dans une image qui n’étonnera personne ? Que font-elles pendant que leurs maris jouent avec leurs enfants ? Elles cuisinent ? Font des courses ? Lisent un bouquin ? S’occupent du petit dernier trop petit pour sortir ? Que disent-elles quand ils reviennent du terrain de basket : « vous vous êtes bien amusés ? » Vous vous êtes bien amusés ? Comme si c’était un truc d’hommes, et d’enfants. Comme si ça leur était réservé, à eux. Comme si passé un certain âge, passé un certain cap dans la vie, une fois endossé un certain rôle : on ne s’amuse plus si on est une femme.

Remarquez je dis ça, mais si on poursuit la petite observation sociologique de ce terrain de basket, on voit que ce n’est peut-être pas tant une cessation d’amusement dans le temps, après tout. Peut-être que ce n’est que la suite logique de quelque chose qui vient de plus loin.

Continuons : quand j’arrive sur ce terrain, il y a aussi souvent des groupes d’enfants du quartier qui jouent au foot entre eux. Je devrais dire : « de garçons du quartier ». Il ne m’est encore jamais arrivé d’y voir un groupe de filles jouant entre elles, que ce soit au foot, au basket ou autre sport. Il n’y a jamais de filles dans les groupes de garçons qui jouent entre eux. Pourquoi ? Est-ce que c’est physiologique ? Les filles ont moins besoin de courir, jouer, sauter, se dépenser ? Est-ce que c’est à cause des jeux en eux-mêmes ? On n’aurait jamais inventé de jeux plus susceptibles de leur plaire à elles ? Est-ce que c’est à cause des injonctions des parents, qui diffèreraient selon le sexe de leur enfant ? Ils encourageraient leurs fils à aller jouer sur le terrain de basket en bas de l’immeuble et ne feraient pas pareil pour leurs filles ? Ou bien, est-ce qu’on tourne en rond : les filles ne demandent pas à aller jouer sur le terrain de basket du quartier, parce que ça ne leur semble pas être un truc de filles, puisque leur maman ne les y emmène pas ?

Mes propos semblent certainement rapides et un peu clichés, mais je n’invente rien : l’avant-dernière fois où j’y suis allée, je jouais depuis un petit moment quand un groupe d’adolescents est arrivé. Des filles, des garçons. Bon, ils ont fait des trucs d’ados : ils ont mis de la musique, ils se sont étalés avec leurs affaires sur tout un pan du terrain, et plusieurs petits pôles d’activités se sont rapidement organisés ; il y a eu le petit clan foot d’un côté, le petit clan basket d’un autre (en fait, celui où j’étais ! ils m’ont demandé de jouer avec moi hihi !), et le petit clan « chill out », affalé par terre parmi les tapis de manteaux, à regarder les autres jouer, à discuter, rigoler et scroller les écrans de portables. Dans le clan foot, il y avait une fille. Dans le clan basket, il n’y en avait qu’une aussi (et pas une ado… Moi !). Toutes les autres étaient dans le clan « chill out ». Elles étaient sur ce terrain pour accompagner les garçons qui voulaient jouer au foot et au basket, courir et se dépenser. Est-ce que, si on avait enlevé chacune des explications sociales possibles du fait que ces filles soient restées sur le côté du terrain à regarder et ne pas jouer, est-ce qu’alors, elles se seraient jointes aux garçons pour jouer ? Est-ce qu’elles en auraient eu envie ? Autrement dit, si d’un coup de baguette ce jour-là, on avait déconstruit tous les codes, si on les avait extraites de toute pression sociale, est-ce que ces adolescentes seraient allées jouer avec les garçons sur le terrain ?

J’ai vu un reportage très intéressant cet après-midi : Le sexisme en politique : un mal dominant (bravo pour le titre !), de Stéphanie Kaïm. Dedans quelqu’un (Laurence Rossignol pour être plus précise) fait un constat hyper intéressant, qui tombe à pic pour notre petite sociologie. Elle compare, en termes d’occupation de l’espace, les jeux des garçons et des filles dans les cours de récréation : le foot pour les uns, qui prend de la place, qui déborde du cadre sans s’excuser, et l’élastique pour les autres, qui se borne à un mètre et demie sur zéro soixante tout au plus et reste bien rangé dans un espace tendu et discipliné. Il faudrait vérifier que cette observation est toujours valide en mars 2019 (je demanderai à ma nièce de 7 ans), et surtout il faut nuancer ses propos en soulignant que tous les garçons ne jouent pas au foot, et que toutes les filles ne jouent pas tranquillement à la poupée, l’élastique ou la corde à sauter. Mais elle met en tous cas le doigt sur quelque chose que je perçois à mon échelle d’habitante d’un quartier où il y a ce terrain de basket où j’aime bien aller jouer une demi-heure, toute seule, le samedi ou le dimanche matin : il est bien masculin ce terrain, et malheureusement je m’y sens malgré moi la représentante d’une étrange espèce de femmes. Si les gens du quartier qui passent par là, et les enfants qui jouent sur ce terrain faisaient comme moi leur petite étude sociologique de notre terrain, ils m’inscriraient dedans. Et c’est bien en pensant à ça que je retourne chaque week-end où je le peux, mon ballon et ma motivation presque militante sous le bras, faire retentir le bruit des rebonds dans tout le quartier.

Boiiing boiiing 😉